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Hélios Azoulay, jusqu’au bout de la mémoire

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, compositeur, écrivain, clarinettiste et historien de la musique, nous livre un entretien à l’occasion de la sortie de son roman « Moi aussi j’ai vécu » aux éditions Flammarion.

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ResMusica : On connait vos précédents travaux s’orientant principalement autour du thème de la musique des camps. Pourquoi tout d’un coup un roman, si personnel, si intimement autobiographique ?

: J’interprète les musiques composées dans les camps de concentration depuis dix ans maintenant. Ce legs, l’effroyable destin de celles et ceux qui ont composé ces musiques, le contexte qui les a vues naître, cette vie malgré tout (car la musique, c’est hériter de la vie), tout cela est étourdissant de beauté, de terrible. A en gorger l’âme ! Cependant, après deux disques (… même à Auschwitz et Sauvée des cendres), un livre (L’enfer aussi a son orchestre) et de très nombreux concerts et créations, il était important pour moi de ne pas négliger un territoire plus personnel.

Et ce roman est venu. Malgré moi, si je puis dire. Il a débordé. Comme le lait que mon grand-père oubliait sur le feu tous les matins quand j’étais gamin. Mais puisque vous soulignez le caractère autobiographique de mon roman, il me semble qu’il s’agit encore d’un travail de mémoire. Attention, je ne dis pas qu’il s’agit de « Mémoires », je suis trop jeune pour ce genre de requiem littéraire, Moi aussi j’ai vécu est un livre « de la mémoire ». Sur mon enfance, ses tourments, la violence de ses éclats, sur mon père également, mort mystérieusement en Inde quand j’avais quatre ans. En 1979. Incinéré, lui aussi est un mort sans sépulture dont j’essaie de déchiffrer les cendres.

RM : Peut-on espérer vous retrouver prochainement sur scène dans un « one man show », comme celui que vous aviez effectué au Théâtre du Rond-Point à Paris, pour donner vie à ce livre ?

HA : Après le Théâtre du Rond-Point, je l’ai joué, toujours à Paris, au Théâtre de la Contrescarpe. Je devais continuer, mais avec cette plaie qui nous est arrivée, ce virus, je ne peux pas vous dire quand je pourrais reprendre. En tout cas j’espère au plus vite, tant c’était capital pour moi… Vous savez, un roman s’écrit aussi dans la bouche ! Et c’est sans doute l’interprète, je veux dire le musicien, qui là, a rattrapé l’écrivain. En sachant que mon livre allait exister, je ne pouvais pas me résoudre à le laisser simplement sur une étagère, comme une partition injouée. De plus, il ne s’agissait pas d’une « adaptation théâtrale ». A part quelques coupes, l’intégrité du texte était respectée. Habillé comme toujours du costume de mariage de mon grand-père j’étais seul en scène, immobile, agrippé à une liasse de feuillets. Je lisais, au chaud dans la lumière. Chaque page achevée finissait au sol.

RM : La mémoire revient comme un leitmotiv dans votre œuvre musicale ou littéraire. Quel rôle assignez-vous à la mémoire ?

HA : C’est une question qui me donne le vertige… Je crois que le monde est gravé. Comme la cire des cylindres de Thomas Edison. Et je crois que l’homme est une matière molle. Que l’homme est gravé lui aussi. De toutes les paroles, de tous les sons, de toutes les musiques qui l’entourent. Et que l’art est le saphir qui permet à l’homme de se lire, se relire, se déchiffrer, se faire entendre. Nous sommes mémoire. Par ailleurs, en tant que musicien, il m’a toujours semblé que le juste tempo d’une œuvre est celui du ballottement du remémoré.

RM : Vous affirmiez avec Rilke, dans un précédent entretien paru sur ResMusica que l’œuvre d’art surgit de la nécessité. Une nécessité de révolte, mais dans quelles conditions ? Jean-Paul Sartre affirmait que les français n’avaient jamais été aussi libres que pendant la Seconde Guerre mondiale ? Qu’en pensez-vous ?

HA : Rainer Maria Rilke ne parle pas de révolte dans ses Lettres à un jeune poète. Il parle d’une nécessité intérieure, profonde. Quant à la phrase de Sartre, je la trouve à deux doigts de l’abject, si on considère la situation de celles et ceux qui sont morts à Auschwitz ou qui ont dû se cacher, se terrer, pour éviter cette mort. C’est une phrase d’enfant gâté qui pense qu’en renversant une évidence, on arrive à une vérité plus grande. Parfois ça marche effectivement, mais là c’est stupidement indécent.

RM : Vous êtes à la fois un homme de mémoire et de révolte. Quels rapports voyez-vous entre les deux?

HA : Je ne suis pas un homme de révolte. Les révoltés ont des œuvres à message, roulent leurs cigarettes, vendent de la fausse profondeur et sont d’un sérieux risible. Mon œuvre n’a pas de « message », elle à un inconscient. Quant à rouler mes cigarettes, je préfère Groucho Marx qui fume le cigare. Je suis plus un homme de rire que de colère. Le rire est une histoire sérieuse. On ne peut pas être faussement drôle. Ça se verrait tout de suite.

RM : Pensez-vous que la lutte contre la banalisation de la mémoire par l’intermédiaire de la révolte participe à la lutte contre la banalisation du mal dont parle Hannah Arendt ?

HA : Encore une fois, je ne me sens pas d’affinités particulières avec la révolte. A l’exception de cette phrase de Philippe Soupault qui parlait de son ami René Crevel ainsi : « Né révolté comme d’autres naissent avec les yeux bleus. » Car si c’est une nature, alors évidemment, cela change tout.

RM : Vous parlez de révolte et non de révolution et pourtant l’œuvre d’art s’inscrit dans l’histoire ? A-t-elle pour vous un rôle politique ? Si oui, lequel ?

HA : Au contraire, je parlerais plus volontiers de révolution, de renversement, de tohu-bohu! Mais concernant la politique, c’est un domaine que je préfère approcher le moins possible. Trop de médiocrité s’y déploie. C’est contagieux, et c’est un coup à attraper la révolte, justement, où beaucoup d’artistes s’abiment. Car il faut avouer qu’à l’exception de rares génies comme Kurt Weill, Bertolt Brecht ou le peintre George Grosz, pour ne citer que trois noms qui me viennent spontanément à l’esprit, la plupart des autres s’y égarent avec des œuvres qui ne dureront que le temps d’une polémique.

RM : En évoquant par exemple Nietzsche, à la fois musicien et compositeur, ou encore Mallarmé ou Baudelaire, voyez vous une hiérarchie, une préséance, un combat, ou une complémentarité entre le mot et le son ? Entre la poésie et la musique ?

HA : J’ai composé près d’une centaine de quatuors à cordes, allant de la miniature à des œuvres plus vastes. Ces œuvres possèdent des titres tels que Comme les continents s’étirent, Nous avons épuisé l’urgenceÉpaisseur de la contrainteÉloge de la seconde passée, Est-ce que dieu est prévenu ? etc… Car je n’aime pas les titres qui trônent, détachés de la musique, loin au-dessus, à s’ennuyer comme un astre. Dans mon œuvre, entre un titre et la musique il y a un espace dans lequel l’imaginaire de l’auditeur affole son intelligence, si je puis dire. Où il interprète. Où il commente, presque au sens talmudique, si vous voulez. Un peu comme dans les indications sur les partitions de Satie, d’ailleurs. Aussi pour moi, la musique est aussi importante que la poésie du titre. Car ce qui compte c’est l’espace entre les deux, cette juste distance. Fluctuante. C’est ce que j’appelle une éclaircie. Donc, il ne peut donc y avoir de hiérarchie entre le mot et le son, pour répondre à votre question.

RM : La musique pour vous relève-t-elle plutôt de l’immanence par son coté politique, ou de la transcendance par son coté magique ?

HA : Je ne sais pas répondre à cette question. Il y a trop « d’université » dans ces deux termes. Et puis, vous savez, Ivry Gitlis m’a appris un proverbe israélien que j’adore : « Des deux solutions choisit la troisième ! » Et la troisième nous mènerait au-delà de ce que cet entretien nous permet…

RM : Le 7 mai prochain devait avoir lieu à la chapelle Corneille, la création rouennaise de votre version « réinventée » de l’opéra de , Le 30 mai 1431, retrouvé au camp de Theresienstadt avec un livret complet, mais une partition réduite à deux pages où n’existent que les parties de hautbois et trompettes. Pouvez-vous nous indiquer la nécessité de cette « réinvention » et la méthodologie employée ?

HA : C’est triste de révéler sa méthodologie, vous ne trouvez pas ? Et puis on a beau décrire le processus d’une œuvre, on n’en dévoile jamais le mystère. Je voudrais tout d’abord préciser clairement qu’il ne s’agissait pas pour moi de compléter le travail d’Ullmann. Cela n’aurait, bien sûr, eu aucun sens. Il s’agissait encore moins de l’achever. Quel mot terrible, achever ! La brutalité du silence de la partie musicale dans la partition d’Ullmann me bouleversait. Je me suis simplement servi de ce fragment d’esquisse pour en faire une œuvre nouvelle, à moi, mais qui n’aurait pu exister sans Ullmann. Mais pour répondre quand même un peu à votre question première, il y a dans mon écriture musicale un procédé qui fait que l’œuvre ne sera jamais entendue deux fois de la même manière. Ainsi, à chaque représentation, elle se fait entendre définitivement inachevée. On n’achève pas l’inachevé.

RM : Cette période de confinement obligatoire est une première pour chacun d’entre nous. Le compositeur peut encore composer mais l’interprète est condamné au silence. Comment vivez-vous cette dualité ?

HA : Vous savez, je ne vis pas cette dualité, je la supporte. Tous ces concerts annulés me rendent naturellement tristes. Que dire de plus ? De plus, tout ce que je vois fleurir sur les réseaux sociaux, les vidéos de musiciens qui jouent ensemble sans être ensemble, ça me déprime encore plus. La technologie, c’est l’homme désamorcé. Par contre, j’écris. Je travaille à un recueil poétique (déjà partiellement publié) qui m’occupe depuis des années, Éclaircies. Et, également une commande pour un quatuor à cordes intitulé Où le soleil meurt de soif. qui devait être créé cet été. J’ai hâte de l’entendre, je ne peux envisager une composition que si je sais qu’elle sera jouée.

RM : Vous aviez organisé l’an dernier en septembre, avec un beau succès en terre normande, le festival « Pom’Pom’Pom’Pooom’ » avec l’Ensemble Musique Incidentale que vous dirigez. Qu’en sera-t-il cette année ?

HA : Pour le moment, l’horizon nous est à tous tombé sur les pieds. Je ne peux rien dire. Je dirige également un festival à Vanosc, en Ardèche, « Tout est Musique ». Il devait avoir lieu au mois de juillet, nous espérons pouvoir le reporter fin août. Nous verrons. Il va falloir réinventer.

RM : En guise de conclusion, une dernière question : si vous deviez vous réincarner, quel personnage, quel artiste choisiriez-vous entre Mozart, Karl Marx, Guy Debord, Chaplin ou Groucho Marx? 

HA : Mais en moi mon cher ! Vous n’imaginez pas tout le boulot qui reste à faire sur ce chantier. On n’en finit jamais avec soi !

Crédit photographique : Pascal Ito © Flammarion

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