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Le Festival Pablo Casals fête 70 ans de musique de chambre

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Festival Pablo Casals
Prieuré de Marcevol. 10-VIII-2020. Antonin Dvořák (1841-1904) : « Les Cyprès » pour quatuor à cordes (2-3-5-11) ; Kryštof Mařatka (né en 1972) : Arboretum du temps pour clarinette et quatuor à cordes ; Joseph Haydn (1732-1809) : Quatuor op.20 n°4 Hob. III.34 dit « Quatuor du soleil ». Michel Lethiec, clarinette ; Quatuor Danel ; Artis Quartet

Abbaye de Saint-Michel de Cuxa. 12-VIII-2020. Franz Schubert (1797-1828) : Quintette à cordes en ut majeur D.956 (op.posth.163) ; Krzysztof Penderecki (1933-2020) : Sextuor pour clarinette, cor, piano, violon, alto, violoncelle. Quatuor Danel, François Salque, 2ᵉ violoncelle ; Michel Lethiec, clarinette ; André Cazalet, cor ; Olivier Triendl, piano ; Christian Altenburger, violon ; Hartmut Rohde, alto ; Arto Noras, violoncelle

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    Haut lieu du patrimoine roussillonnais et l’une des plus belles acoustiques pour la musique de chambre, le Prieuré de Marcevol accueille en matinée le Festival , privé, en cette année particulière, de son académie et resserré sur cinq jours. Deux rendez-vous quotidiens, à 11h et 19h, rythment les journées du festival fêtant ses 70 ans.

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    C’est à un voyage musical en Bohème, autour du quatuor à cordes, que nous convie venu présenter le concert de la matinée en l’absence du programme de salle : aux côtés de et d’Antonin Dvořák, est à l’affiche, venant nous parler de son œuvre Arboretum du temps écrite pour quatuor à cordes et clarinette. Compositeur mais aussi pianiste, chef d’orchestre et musicien traditionnel, est un artiste chercheur à l’imaginaire foisonnant, regardant vers les origines de l’homme et sa relation au monde et à la nature : l’arbre est symbole de vie, nous dit-il, invitant à une réflexion sur le temps et au mystère de l’existence. Arboretum du temps est conçu en cinq parties aussi concises que contrastées, réunissant le et (qui a créé la pièce en 2017 avec le ). Tension et mystère émanent de Canzona et Arabeska dont les textures mouvantes sont traversées par le chant expressif du premier violon et de la clarinette. Lacrimosa canon, que les interprètes rejoueront en bis, engendre un faisceau de lignes chromatiques ascendantes dont les sonorités se métamorphosent sous l’action des sourdines et des modes de jeu. Ce mouvement particulièrement émouvant est dédié à , ami et fidèle du festival décédé il y a peu. La clarinette jubilatoire mène la danse dans Vrtka, avec glissades et nervures rythmiques finement stylisées par notre compositeur chantant ici « dans son arbre généalogique ». Pour finir, Arboretum modifie l’espace sonore et le son de la clarinette jouée uniquement avec le bec : musique oiseau et sons de nature, dimension bruitée et souffle ramènent le mystère. Concentrés et en parfaite synergie avec Michel Lethiec, les Danel sont au service du son et d’une musique qui plonge dans l’écriture contemporaine tout en s’adressant à chacun de nous, avec une chaleur et une sensibilité si singulières.

    Les Cyprès avec lesquels les Danel ouvrent le concert, nous transportent dès les premières minutes en Bohème (couleur et veine mélodique aidant). C’est à l’origine un cycle de dix-huit mélodies (1805) écrites par un compositeur amoureux. Dvořák va en arranger douze pour quatuor à cordes en 1887. L’art du mélodiste et la manière de faire vivre la ligne de chant sous des registres et des tempi différents enchantent ces pièces courtes (quatre au total) sonnant ici de manière idéale sous les archets experts des Danel : la primeur est au premier violon – Marc Danel aussi fin que démonstratif – mais aussi à l’alto – superbe Vlad Bogdanas – dans un troisième mouvement merveilleusement balancé.

    Viennois et viscéralement attachés au festival, les Artis, qui jouent debout selon leur habitude, referment le concert avec Haydn et l’un de ses six quatuors op. 20 dits « du soleil » (en raison de l’astre qui figure sur la page de garde de la partition) : cette série d’œuvres particulièrement inventives et audacieuses constituent un premier sommet dans la démarche du compositeur. L’opus 20 n° 4 préfigure l’art d’un Beethoven par les ruptures et contrastes ménagés dans un premier mouvement tout en discontinuité, qui martèle avec insistance le rythme « trois brèves et une longue » devenu célèbre. Le Presto scherzando final n’est pas moins original, théâtral en diable avec ses glissandi alertes. La musique fuse sous les archets bien rodés des interprètes, même si le son n’est pas toujours très contrôlé. Le Menuet alla Zingarese nous ramène en Bohème, avec ses accents déplacés et sa verve inimitable dont le maitre de Bonn fera son miel.

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    On retrouve les Danel dans l’Abbaye de Saint Michel de Cuxa, le sur-lendemain, avec en second violoncelle dans le Quintette à cordes de Schubert, monument de la musique de chambre écrit en 1828, que le compositeur n’entendra pas de son vivant. Michel Lethiec nous rappelle que l’Adagio du quintette a été joué aux obsèques de , selon la volonté du Maître.

    L’Allegro ma non troppo est interprété sur le fil de l’émotion et à fleur de drame par les musiciens qui nous convient à une véritable expérience temporelle. Si les interventions musclées de outrepassent un rien le champ sonore des Danel dans l’Allegro, ses pizzicati dans l’Adagio sont merveilleusement dosés et timbrés. On chemine vers l’inconnu selon une trajectoire semblable à celle des variations du Quatuor « La jeune fille et la mort ». Au centre du mouvement, les interprètes portent la tension et l’état chaotique jusqu’au malaise. Le Scherzo, dans sa rage désespérée, est spectaculaire (qui déclenche les applaudissements du public !) et le trio sublime, avec cette couleur étrange obtenue par la doublure du violoncelle et de l’alto. On retrouve dans l’Allegretto final la veine mélodique de Schubert et le mouvement cinétique d’une écriture activée par les entrées en imitation. Les cinq archets chauffés à blanc négocient l’accélération finale avec une fougue superlative.

    Si le festival a fêté les 250 ans de la naissance de Beethoven, il a également rendu hommage à Krzysztof Penderecki disparu le 29 mars 2020. Fidèle du festival, le compositeur polonais y a été l’invité d’honneur en 2013, pour ses 80 ans. Son Sextuor a été créé le 7 juin 2000 au Musikverein de Vienne qui lui avait passé commande, avec Mstislav Rostroprovitch (l’ami fidèle) au violoncelle, à l’alto, à la clarinette… Les Maîtres de Prades le reprennent en 2007 en la présence du compositeur avec Michel Lethiec, , Christian Altenburger, … autant d’interprètes présents ce soir sur la scène de l’Abbaye pour donner à entendre cette pièce bien sonnante dans l’acoustique des lieux et inscrite désormais au répertoire des musiciens.

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    Le premier mouvement (il y en a deux) se construit sur les bases d’une scansion rythmique presque inquiétante, assurée d’abord par le piano (Olivier Triendl exemplaire). Elle traverse tout le mouvement en dépit des changements fréquents de tempi et un espace sonore éclaté où se relaient les instruments dans une polyphonie libre et une jubilation sonore de la clarinette et du cor. Ce dernier – superbe – se désolidarise du groupe dans le second mouvement, tandis que Michel Lethiec passe de la clarinette sib à celle en la, plus ronde et chaude. Elle est mise en valeur tout comme le cor joué au loin et réalisant de beaux effets de spatialisation. Le thème unificateur est exposé par le violoncelle, sorte de thrène funèbre donnant lieu à plusieurs variations au sein d’une écriture solistique et virtuose qui met en valeur chaque protagoniste, y compris le violon éloquent de Christian Altenburger. Mais le violoncelle devient central et lyrique (Rostropovitch avait demandé à Penderecki de développer un peu sa partie !), laissant apprécier le timbre raffiné et l’élégance de jeu d’ dans une dernière section un rien bavarde.

    Longuement applaudi par son public avant de prendre la parole en début de soirée, Michel Lethiec sera une fois encore sur la scène de l’Abbaye Saint Michel de Cuxa pour le « grand final » du 13 août avant de passer la main à son successeur, le chef d’orchestre qui assurera désormais la direction du festival Pablo Casals.

     

    Crédits photographiques : Photo Une © Festival Pablo Casals ; photo Kryštof Mařatka © Nemo Perier Sefanovich ; photos suivantes © Michèle Tosi

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    Abbaye de Saint-Michel de Cuxa. 12-VIII-2020. Franz Schubert (1797-1828) : Quintette à cordes en ut majeur D.956 (op.posth.163) ; Krzysztof Penderecki (1933-2020) : Sextuor pour clarinette, cor, piano, violon, alto, violoncelle. Quatuor Danel, François Salque, 2ᵉ violoncelle ; Michel Lethiec, clarinette ; André Cazalet, cor ; Olivier Triendl, piano ; Christian Altenburger, violon ; Hartmut Rohde, alto ; Arto Noras, violoncelle

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