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Krzysztof Penderecki, offrir le meilleur de soi-même pour la postérité

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C’est ce dimanche matin, 29 mars 2020, que nous apprenons le décès de , le plus important compositeur polonais actuel avec Witold Lutosławski, des suites d’une longue maladie. En complément de son portrait biographique, nous proposons une discographie sélective de ses œuvres les plus marquantes.

accentus penderecki est né le 23 novembre 1933 à Dębica, dans le sud de la Pologne, alors une ville habitée principalement par les juifs hassidiques. Il est issu d’une famille multiculturelle. Dans son arbre généalogique, on trouve des racines polonaises, tout comme arméniennes et allemandes. Son grand-père était un évangéliste allemand ; sa grand-mère était originaire de Stanislavov (aujourd’hui Ivano-Frankivsk) et était arménienne.

La période « avant-gardiste »

Il y a un phénomène Penderecki. Cela remonte à la fin des années 1950, et plus précisément en 1959, lorsqu’il gagna les trois premiers prix du deuxième Concours des jeunes compositeurs de l’Union des compositeurs polonais. Il n’a que vingt-cinq ans, il est déjà assistant du département de composition de l’École supérieure de musique d’État de Cracovie, mais sa notoriété ne dépasse pas la ville. Le succès est d’autant plus éclatant que l’analyse des œuvres s’est faite de manière anonymisée, le jury ne pouvant savoir qui étaient leurs auteurs. Les pages primées étaient les Strophes pour soprano, voix récitante et dix instruments, les Émanations pour deux orchestres à cordes, ainsi que les Psaumes de David pour chœur mixte, instruments à cordes et percussions. Les Strophes sont magistralement interprétées par la soprano , Jerzy Artysz et l’ dirigé par (Naxos). Les Émanations sont à écouter dans l’exécution donnée sous la baguette de Krzysztof Penderecki à la tête de l’ (EMI). Les Psaumes de David sont idéalement abordés par le Chœur et l’ sous la direction d’Andrzej Markowski (Polskie Nagrania). Ce dernier chef d’orchestre est particulièrement digne de notre attention pour ce qui est de toute la période « avant-gardiste » de l’œuvre de Penderecki, soit pour les années 1959-1970. Markowski enregistra pour le label polonais toutes les plus importantes partitions de Penderecki à l’époque. Hormis celles déjà citées, n’oublions pas d’évoquer l’Anaklasis, le Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima (prix de la Tribune internationale des compositeurs, décerné auprès de l’UNESCO), les Fluorescences, la Passio et mors Domini Nostri Jesu Christi secundum Lucam (plus connue comme la Passion selon Saint Luc) et l’Utrenja. Ces deux dernières partitions constituent le couronnement des recherches par Penderecki de sa propre grammaire et de son langage harmonique. Dans l’Utrenja (les Matines), gravé également par Antoni Wit (Clef ResMusica), Penderecki fait référence à des rites religieux de l’Église orthodoxe. En écoutant cette œuvre, on a l’impression de participer, quoique de loin, à un vrai office. Penderecki attire par une force évocatrice et symbolique très puissante. Cette pièce de grand format, qui s’étend sur 1H15, est captivante et impressionnante.

Les Symphonies et le Requiem polonais

Penderecki_Symphonie n° 6 'Les Chants chinois'_CD AccordKrzysztof Penderecki élabore ses huit symphonies entre 1972 et 2018. Sept d’entre elles font partie du coffret paru chez DUX (Clef d’or ResMusica), dirigées par le compositeur lui-même et par son assistant Maciej Tworek. N’y manque que la Symphonie n° 6 « Les Chants chinois » pour baryton, orchestre symphonique et erhu (instrument de musique traditionnel chinois, qui s’apparente au violon). Inspirée du folklore du pays le plus peuplé du monde, elle rend hommage à leur culture et à leurs musiques. Son premier enregistrement mondial n’a été édité qu’en 2020 par CD Accord. La chaleur et la densité de la voix de baryton de s’y mêlent aux rythmes étranges et aux couleurs resplendissantes de l’accompagnement de l’Orchestre philharmonique de chambre de Pologne Sopot placé sous la baguette de Wojciech Rajski. Une beauté éblouissante.

Dans ses symphonies successives, Krzysztof Penderecki rompt avec le langage d’avant-garde et avec sa recherche dans le domaine du « sonorisme » musical. Dans la Symphonie n° 2, intitulée La Veille de Noël, nous entendons une courte citation du chant de Noël Douce nuit, sainte nuit. La Symphonie n° 3 est comparée à l’œuvre d’Antonín Dvořák. La Symphonie n° 4 (de 1989), connue sous le nom d’Adagio, fut écrite pour célébrer le 200e anniversaire de la Révolution française. La Symphonie n° 5 (de 1991-1992), appelée Coréenne, fut façonnée pour le 50e anniversaire de la libération de la Corée de l’occupation japonaise. Dans l’œuvre du compositeur, nous pouvons trouver de nombreuses références à l’Histoire. La Symphonie n° 7 (de 1996), nommée Les Sept Portes de Jérusalem (la symbolique de ce titre explique l’omission de la Symphonie n° 6 et le report de la composition de celle-ci pour après), est conçue comme un oratoire pour le 3000e anniversaire de cette ville aux trois religions, la cité que Penderecki avait visité pour la première fois en 1974.

En 1980, Krzysztof Penderecki commence à composer le Requiem polonais, une œuvre dédiée aux victimes de décembre 1970 (Lacrimosa), au cardinal Stefan Wyszyński (Agnus Dei), à l’insurrection de Varsovie et à saint Maksymilian Kolbe (Dies irae), ainsi qu’aux victimes de Katyń (Libera me, Domine). Ce Requiem polonais est l’une des pages les plus significatives de Penderecki, ainsi que l’une de celles qui ont exigé le plus long temps de composition : il lui a fallu un quart de siècle pour cristalliser complètement la partition. Il n’est pas possible de parler du Requiem polonais sans référence à la grande tradition de ce genre, sans penser à Mozart, Brahms, Verdi, Stravinsky ou Britten. Penderecki s’en inspire, mais aussi il parvient à créer une qualité nouvelle, tant en ce qui concerne la dramaturgie de la forme que les moyens d’expression musicaux. Dans son langage, il y a de la place pour des moyens purement sonores et des chromatiques atonales, ainsi que pour des références tonales sous forme de centres sonores. La critique polonaise n’est pourtant pas favorable à cette œuvre. Andrzej Chłopecki, un éminent théoricien de musique, parlait d’elle en se servant du terme de « sacro polo ». Chłopecki a aussi employé le terme de « réalisme socialiste liturgique » conçu initialement par , qui décrivait ainsi les oratorios, sonates et autres formes de retour au passé peu sophistiquées, utilisés par les compositeurs polonais au tournant des années 1970 et 1980. La polémique autour du Requiem polonais n’est pas close, et pour se faire sa propre idée, on vous signale l’interprétation signée Antoni Wit (Naxos).

En parlant de l’œuvre de Krzysztof Penderecki, n’oublions pas de penser à ses collaborations diverses avec les meilleurs instrumentistes de l’époque, que ce soit ou . Tous les deux, ils ont gravé les pages du maître. Pour commémorer la longue amitié entre Penderecki et Mutter, Deutsche Grammophon publia en 2018 un double disque réunissant quelques compositions phares du Polonais, y compris son Concerto pour violon n° 2 « Métamorphoses ».

Offrir le meilleur de soi-même pour la postérité

Dans les années 1970, Krzysztof Penderecki cherche un foyer et un lieu de travail créatif. Pour cela, il fait un tour des palais abandonnés et des châteaux en ruines, ce qui n’est pas rare dans le pays communiste ravagé. Finalement, il choisit le manoir de Lusławice, d’une importance culturelle et historique exceptionnelle. Il s’y installe et y fait créer un magnifique arboretum, le plus grand parc privé en Pologne et probablement dans toute l’Europe centrale. Dans cet arboretum, réalisé sur la base des anciennes essences végétales du manoir, des variétés d’arbres, uniques en Pologne, ont trouvé leur place, apportées par Krzysztof Penderecki de différents continents et de régions du monde souvent exotiques. Dans le jardin et le parc, mille huit cents espèces d’arbres et d’arbustes poussent. L’ensemble de la zone couvre plus de trente hectares.

Deux décennies plus tard, le compositeur procède à la fondation d’une association et, par conséquent, à la création d’une nouvelle institution culturelle. Le Centre Européen de la Musique Krzysztof Penderecki, lancé en 2005, est inscrit au registre du ministre de la Culture et du Patrimoine national en Pologne. Les activités de l’établissement sont guidées par l’idée générale d’inspirer les jeunes musiciens les plus talentueux à améliorer leurs compétences et à viser la pleine maturité artistique. Dans l’entretien que le maître nous a accordés en 2015, il déclara à ce propos : « Cet endroit est né d’une idée que j’ai eue il y a longtemps, quelque vingt ou trente ans. Après avoir rénové mon manoir et créé mon Arboretum, j’ai voulu aller plus loin. Mais le parcours a été très difficile, surtout pour trouver les financements. Ce fut impossible tant que la Pologne n’était pas dans l’UE, car le projet était très ambitieux. L’idée était celle d’un centre destiné à la formation des jeunes musiciens, même très jeunes, pourvu qu’ils soient doués. Et de fait, quand le centre est entré en activité, on s’est rendu compte que la demande existait. En vérité, il n’y a pas beaucoup d’endroit de ce genre. »

En 2019, la presse polonaise informe que Krzysztof Penderecki lègue son domaine au pays, au bénéfice des futures générations.

Pour ceux qui ne connaissent encore pas l’œuvre de Krzysztof Penderecki, on leur recommande le DVD paru chez Accentus (Clef ResMusica), la captation du concert de gala qui couronnait le festival anniversaire de ses quatre-vingts ans, organisé à l’automne 2013 à Varsovie. Vous y trouverez le nectar de son héritage.

Crédits photographiques : Une @ The Krzysztof Penderecki European Center for Music 

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