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Le jardin déconfiné de l’Ensemble Justiniana

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By. 25-VIII-2020. Artistes déconfinés en jardin, opéra promenade. Œuvres de : Georges Bizet (Carmen), Maurice Ravel (Histoires naturelles), Olivier Messiaen (Quatuor pour la fin du temps), Benjamin Britten (Friday Afternoon’s/The Sally Gardens), Henry Purcell (Hark each tree), Claudin de Sermisy (Au joly bois), Jean-Philippe Rameau (Les Indes galantes/Le Rappel des oiseaux), Atahualpa Yupanqui (Danse de la colombe amoureuse), Claude Debussy (Beau soir), Léo Delibes (Lakmé), Georges Gershwin (Porgy and Bess), Franz Schubert (Le Pâtre sur le rocher), Noir Désir/Sophie Hunger (Le vent nous portera). Mise en scène : Charlotte Nessi. Avec : Igor Bouin, baryton ; Anne-Laure Hulin, soprano ; Yann Rolland, contre-ténor ; Julia Szproch, soprano. Pierre Chalmeau, piano ; Carjez Gerretsen, clarinette ; René Lagos-Diaz, guitare

La situation sanitaire a compromis l’arrivée à bon port de la Péniche Offenbach, que l’ a dû reporter à 2021. Ne pouvant se résoudre à un été sans musique vivante, rebondit avec l’impromptu « Artistes déconfinés en jardin », gracieux opéra promenade éclos au cœur d’un temps où la plus grande mélancolie est de mise.

Artistes déc.Y.Petit_3Provenchère, Villers-sur-Saulnot, Auxelles-Haut, Burgille, Ferrières-les-Scey, Bourguignon-lès-Morey, By…. On cherchera en vain ces noms dans la liste des hauts-lieux de l’art lyrique. Pourtant, en cet invraisemblable été 2020, après avoir été sommé au silence, le souffle d’Euterpe aura été ranimé dans ces sept villages de Bourgogne-Franche-Comté.

La structure même de l’, celle qui, depuis 1982, l’autorise à s’adapter aux grandes maisons d’opéra comme aux grands espaces de la campagne française, a permis ce miracle. En une poignée de jours, solidement campée à son rêve originel de faire entendre la musique là où elle n’a pas coutume d’aller, a convié sept artistes (un quatuor de chanteurs et un trio d’instrumentistes) à la rejoindre pour une série de matinées et de soirées dédiées à un florilège de pièces destinées à converger vers Der Hirt auf dem Felsen (Le Pâtre sur le rocher), qu’il faut, dit-elle en préambule, avoir avoir entendu avant le grand départ.

La plupart des talents réunis, pour avoir participé à d’autres productions de l’Ensemble Justiniana, connaissent bien les heurs et bonheurs de l’entreprise, notamment l’extrême souplesse qu’elle suppose. Naguère, Julia Szproch y fut une piquante Zerline, Igor Bouin un Leporello déchaîné. Même l’émouvant contre-ténor se souvient qu’enfant, il fut de Brundibár en 1997 dans l’Amphithéâtre de Bastille. , dernière arrivée, se glisse avec une touchante fraîcheur dans le sérail. Joli pari, annoncé encore par la metteuse en scène-jardinière, que celui de montrer que les artistes sont toujours là. Et que, comme les plantes d’un jardin, il faut les arroser. En prendre grand soin. Le message est clair.

Comme le temps est compté, chacun est venu avec un rêve musical à partager. Avec ses collègues d’abord, le temps d’adapter par exemple Les Indes galantes ou l’Ode à Sainte-Cécile pour la guitare ou la clarinette, avant de présenter le tout à un public venu lui aussi en petite formation. La jauge habituelle des opéras promenades (au bas mot trois centaines), est ramenée, suivant les lieux, à 60 ou 80. Pour compenser, le spectacle, d’une durée d’une heure trente, est donné deux fois. Une première séance à 17 heures, donnée dans la pleine lumière du jour, précède celle de 19 heures 30, destinée quant à elle à accompagner l’arrivée de la nuit. Quelques dizaines de chaises, une poignée de pupitres : ce sera tout, cette fois.

La soirée, introduite avec malice par un extrait de Carmen où cinq garçons moquent gentiment les spectateurs masqués (« Drôles de gens que ces gens-là ! ») tente une habile transition d’avec les affres du confinement. Le facétieux Martin-pêcheur des Histoires naturelles de Ravel, ciselé par l’apprenti-jardinier en chef , conclut la « pêche à la Micaëla » manquée, avant l’invite à la grande solitude d’Abîme des Oiseaux de Messiaen énoncé par la clarinette introspective de dans l’église du village. Le Cuckoo de Britten fait revenir à la réalité. Une façade de maison plus loin, les garçons font dialoguer Rameau avec Purcell (très bel apport de la guitare de ) ou . Un pré plus tard, les filles s’en prennent à Delibes et Gershwin et même Debussy dont le Beau soir fut aussi le titre d’un opéra de Gérard Pesson que Charlotte Nessi monta en 1990.

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Ce soir, à By, la magie est totale. Le village franc-comtois de huit dizaines d’âmes, perché à perte de vue, et toisant, du haut de ses 638 mètres d’altitude, les confins de la Bourgogne, offre une variété de panoramas à couper le souffle : les cinq actes de l’opéra promenade aboutissent en cinémascope sur le versant d’un immense champ renversé en direction d’un couchant qui n’a rien à envier à ceux de Caspar David Friedrich. Émotion forte que cette image finale d’un public se dirigeant vers un pianiste solitaire contemplant une mer de nuages : , aussi formidablement doué pour l’humour distancié que pour l’ethos schubertien, a troqué là le piano numérique et les deux pianos droits des actes précédents pour un demi-queue Kawai. Son très attendu Pâtre sur le rocher, offre un soutien magnifique au dialogue ému qui se construit progressivement entre la clarinette en charmeuse de serpents de et le soprano lumineux d’, très jeune pousse peu à peu hypnotisée.

Dans ce jardin déconfiné, il aura beaucoup été question des fondamentaux humains : les arbres, les oiseaux, le printemps à venir… de l’assurance aussi que demain sera forcément un autre jour. Dans la nuit tombée, et avant un bis gorgé de vitalité (la Ronde, dernière des Trois chansons de , où hommes et femmes se mettent en garde les uns les autres, des uns des autres), aura refermé le spectacle avec une interprétation très personnelle et déchirante du Vent nous portera de Noir Désir. Par un curieux hasard, un vent, de plus en plus chaud, n’aura cessé de souffler sur cette prégnante soirée. On sera tenté de dire : l’Esprit.

Crédits photographiques : © Yves Petit

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