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Temps mort pour les metteurs en scène d’opéra ?

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L’inédit du printemps et de l’été 2020 contraint à la pause le metteur en scène, à la frustration les spectateurs qui avaient au moins autant rêvé avec lui. Temps mort pour ceux-ci. Mais pour celui-là ? 

Les grands metteurs en scène créent le plus souvent en jouant leur vie, parfois même de leur prison (, confiné à l’intérieur des frontières de son pays depuis août 2017, a pu simultanément mettre en scène cette saison Così à Zürich, Le Barbier à Bâle), généralement jusqu’à leur dernier souffle (on gardera longtemps l’image d’un Patrice Chéreau irradié de bonheur aux saluts d’Elektra, quelques mois avant sa disparition). Jusque là, en principe : pas de temps mort.

Ce printemps, des répétitions ont dû s’arrêter en plein vol créatif. Certains ont pu créer de justesse (, sa Dame de pique à Nice), quand d’autres ont dû se « contenter » d’une générale ( pour son Falstaff à Montpellier) ou d’une pré-générale ( pour la résurrection d’Achille in Sciro à Madrid). Sur sa belle lancée américaine, Toulon mettait la dernière main à la redécouverte de South Pacific, quand Gilles et (Shirley et Dino) se voyaient forcés d’interrompre l’euphorie des répétitions de leur Platée pour Toulouse. sait déjà qu’il ne pourra pas peaufiner son Tannhäuser pour Bayreuth 2020 et , dont le Requiem visionnaire pour Aix 2019 ne racontait rien d’autre que ce qui arrive à l’homme en ce moment, ne ressuscitera pas son impressionnante Jeanne au bûcherqui devait clore en beauté la saison bâloiseLa Péniche-Offenbach de l’Ensemble Justiniana, qui devait naviguer sur le Canal du Midi et sur celui du Rhône au Rhin restera à quai…

Comment imaginer aujourd’hui l’impensable hier : un accouchement qui n’irait pas à son terme ? D’ordinaire en première ligne au moment des critiques à chaud, comme des huées, voire des menaces de mort de la part de ceux-là mêmes dont la musique devrait adoucir les mœurs, le metteur en scène, de tous les talents réunis, est pourtant celui qui, dès le départ, porte l’œuvre en lui avant de la porter à la connaissance du public. Un accouchement au terme de conséquentes années de gestation.

« J’ai rarement vu quelque chose d’insensé de la part des metteurs en scène d’opéra. Ça peut ne pas me plaire au plan esthétique, mais le n’importe quoi dont on accuse la mise en scène me semble théorique. La plupart des metteurs en scène ont une forme de fidélité qui peut échapper au public, mais c’est une forme de fidélité à l’œuvre », déclarait Olivier Py en 2018 dans nos colonnes. Les metteurs en scène d’aujourd’hui lisent, relisent des livrets que, comme des enfants, nous voulons qu’on nous raconte encore et encore (voir à ce propos la fine analyse de Christophe Honoré) et nous disent aussi notre Temps. Citoyen du Monde à l’instar du spectateur, le metteur en scène d’opéra, tout sauf enfermé dans une hypothétique tour d’ivoire, a compris, lui, combien l’opéra vise l’au-delà des modes, combien il contient toutes les époques. On n’ose imaginer l’état de l’opéra aujourd’hui sans l’indéfectible passion médiumnique de ces hommes et de ces femmes dont le sens du devoir comme du travail bien fait les presse à en souligner l’intemporelle modernité.

Et pourtant… la suspicion permanente à l’égard de celui sans lequel aucun spectacle ne saurait advenir est toujours là. Une méfiance régulièrement réactivée…. Une attitude typiquement française ? On serait tenté de le croire en entendant le constat amusé de (l’homme qui a réussi à faire en venir aux mains, séparés ensuite par la police bavaroise, deux spectateurs – tiens : deux Français ! – en août dernier à l’entracte de Tannhäuser) au sujet de l’accueil contrasté, au-delà (lauriers) et en deçà (pincettes) du Rhin, de son formidable Guillaume Tell lyonnais : « ein Mysterium… » On note en tout cas, sinon une déférence, du moins une grande capacité d’appréhension des spectacles qui lui sont proposés, de la part du public des maisons d’opéras allemandes. Si l’on a souri à Bayreuth en 1977 en entendant, à l’entrée du Festspielhaus, Winifred Wagner en tête de pont des indignés, pester contre le maudit Ring de « ces Français », on n’a pas davantage oublié, à l’autre bout du spectre, la soif de connaissance déçue, de ces anonymes, déclarant en 2018 à Karlsruhe, à la réception du travail de Yuval Sharon : « Cette Walkyrie ne nous apprend rien ! » On ne peut pas dire que le spectateur de l’Opéra de Paris se fût rendu aussi disponible au « travail de troyen » remarquablement pensé de Tcherniakov, lorsqu’on l’entendit honnir à Bastille en janvier 2018, le metteur en scène russe d’invectives qui se trompaient de cible en privilégiant la scène à la fosse.

C’est dans la France de 2020 qu’un célèbre baryton (grand Pelléas dans deux productions marquantes) rapporte² que avait à cœur, en leur conservant leur écrin XVIIIᵉ, de ne pas « abîmer » les Noces de Figaro (quid alors de la sublime version « abîmée » de pour Salzbourg 2006, décalée chez Ibsen ?). C’est dans la France de 2019 qu’un éditorial de l’unique magazine papier consacré à l’art lyrique¹ annonçait comme une aubaine pour la prochaine saison parisienne, la perspective d’une profusion de versions de concert, genre qui « fait autant fureur chez les programmateurs … que chez les spectateurs… las de la laideur et de l’absence des relectures scéniques qu’on leur impose… ». L’auteur dudit papier était loin de se douter que le désastre du printemps 2020 allait mettre cruellement fin à cette supposée lassitude du spectateur, ni que le rêve insensé d’un monde sans mise en scène allait être exaucé au-delà de toute espérance.

Certaine piquante saillie tient à définir le Français comme un être se croyant en Enfer alors qu’il est au Paradis. Le spectateur d’opéra, chanceux qui s’ignore, est un enfant gâté. L’actuel surplace imposé pourrait être un moment providentiel quant à l’opportunité de réfléchir à la prégnante nécessité de qui ne connaît très certainement pas, même à cette heure, le temps mort : le metteur en scène d’opéra.

¹ Opéra Magazine, Mai 2019
² Forum Opéra, Avril 2020

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

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Sauf que… notre première n’a pas eu lieu

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