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Rêve d’inouï à la Philharmonie de Paris

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Paris. Philharmonie / Cité de la Musique. 24-X-2020. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Dienstag aus Licht, composition, livret, action scénique et gestes du compositeur. Direction scénique, Damien Bigourdan ; création visuelle, Nieto ; scénographie, Mirtille Debièvre ; projection sonore, Florent Derex ; réalisation informatique musicale, Augustin Muller ; costumes, Pascale Lavandier ; lumière, Catherine Verheyde. Élise Chauvin, Ève ; Léa Trommenschlager, Ève (Piétà) ; Hubert Mayer, Michaël (Jahreslauf), général des troupes de Michaël (Invasion-Explosion) ; Damien Pass, Lucifer (Jahreslauf), général des troupes de Lucifer (Invasion-Explosion) ; Henri Deléger, trompette, bugle, Premier combattant des troupes de Michaël (Invasion-Explosion), Michaël (Piétà) ; Mathieu Adam, trombone, premier combattant des troupes de Lucifer (Invasion – Explosion) ; Sarah Kim, synthétiseurs, Synthi-Fou ; Rodrigo Ferreira, coureur du millénaire (Jahreslauf) ; Emmanuelle Grach, coureuse des siècles (Jahreslauf), Michaël (Piétà) ; Sylvain Decloitre, coureur des décennies (Jahreslauf) ; Hacen Hafdhi, coureur des années (Jahreslauf). Acteur : Thibaut Thezan, arbitre ; Élèves du CNSM de Paris ; Le Jeune chœur de Paris (chef de chœur : Richard Wilberforce) ; direction musicale : Maxime Pascal

Soutenu par la Philharmonie de Paris et le Festival d’Automne à Paris, le projet fou de Maxime Pascal et son équipe du Balcon de monter en sept ans l’opéra Licht de Karlheinz Stockhausen est en marche. Après Donnerstag et Samstag, Dienstag aus Licht, le « Mardi de lumière » est donné par le Balcon dans la Grande salle Pierre Boulez avec les forces du CNSM et du Jeune Chœur de Paris.

LE BALCON - Dienstag aus Licht - Stockhausen - 24 octobre 2020(c) Elise Lebaindre (5)

Comme chacune des journées de Licht, Dienstag, le quatrième opéra achevé en 1991, relève de l’ordonnance globale du cycle et de la symbolique forte qui sous-tend cette œuvre-monde. On y retrouve les trois principes qui la gouvernent, Michaël, Lucifer et Ève, trois forces spirituelles qui s’incarnent chacune dans une voix (respectivement ténor, basse et soprano) et un instrument, trompette, trombone et cor de basset. Opéra à deux personnages, comme Freitag aus Licht, Dienstag (1977-1991) met en scène l’affrontement de Michaël et Lucifer, un combat qui confine à la guerre dans le deuxième acte. C’est la plus courte (2h40) des journées de Licht, comptant seulement deux actes augmentés du traditionnel Salut et de l’Adieu final. Spectacle total conçu dans ses moindres détails par le compositeur – musique mais aussi texte, gestes, costumes, couleurs –, Dienstag réunit l’orchestre, les solistes et le chœur ainsi que la vidéo, l’électronique et un dispositif de projection spatiale en huit points dit octophonique.

Dans Dienstag aus Licht, le Salut est un geste fort qui nous met au cœur du son avec « la troupe » des trompettes (en bleu) qui affronte sur scène celle des trombones (en rouge), la masse des chœurs occupant les balcons dans une répartition stéréophonique. Entendues en alternance puis les deux ensemble, avec le soutien des synthétiseurs, la clameur des cuivres et celle des voix embrasent l’espace de la Philharmonie, galvanisée par le geste non moins enflammé de Maxime Pascal assisté par le chef du Jeune Chœur de Paris, Richard Wilberforce, tous deux positionnés en contrebas. La masse sonore est portée à saturation, traversée de souffle et d’inquiétants bourdons avant que n’intervienne Ève (Élise Chauvin rayonnante et tout en blanc) pour tenter de calmer les ardeurs, exhortant les deux factions à cesser la lutte en usant de tous les ressorts de sa voix (sifflement, claquement de lèvres et roulement de langue).

L’acte I de Dienstag, Jahreslauf (« La course des années ») oppose Michaël et Lucifer sur la question du temps. Le ténor (Huber Mayer) et la basse (Damien Pass) se font face à cour et à jardin durant toute la scène où l’on assiste au décompte du temps sur un cadran numérique géant. Lucifer, personnage de la négation, invite Michaël à une course dont il essaie par quatre fois d’arrêter le temps (« Tentations ») tandis que Michaël encourage ses troupes (les quatre coureurs sur scène) à reprendre le mouvement (« Incitations »). Jahreslauf est la toute première page du cycle, écrite au Japon en 1977 ; le détail a son importance car la partition était à l’origine prévue pour un orchestre de Gagaku. Stockhausen opère le transfert des sonorités traditionnelles des shōs, hichiriki, biwa, tambour japonais dans la lutherie occidentale, faisant appel à quatre harmoniums, flûtes piccolos, saxophones sopranos, guitare et clavecin ; le tambour gardant ici le rôle principal pour l’ordonnancement de la cérémonie. Car le compositeur fervent de temps oriental préserve la dimension ritualisante et pleinement symbolique de cet art sacré tout en le parodiant dans l’esprit d’une sorte de Kabuki occidentalisé. Tel cet arbitre – Thibaut Thézan irrésistible – s’exprimant en français dans la vocalité des personnages du théâtre populaire japonais : ton de la farce avec son côté enfantin (le lion rugissant qui fait irruption sur le plateau déclenche le rire) et dimension cosmique de la fable où l’infiniment petit rejoint l’infiniment grand.

LE BALCON - Dienstag aus Licht - Stockhausen - 24 octobre 2020(c) Elise Lebaindre (63)

Le second acte, Invasion-Explosion mit Abschied (avec Adieu) prend une envergure plus spectaculaire et immersive avec les ressorts de l’électronique et de la vidéo (celle de Nieto) projetée sur les murs et le plafond de la Grande salle Pierre Boulez quand le plateau n’est plus qu’un champ de destruction. Des avions volent et s’enflamment au-dessus de nos têtes ! Comme dans Donnerstag, la seconde partie de Dienstag a une dimension autobiographique. Stockhausen a vécu la Seconde Guerre mondiale (il s’engage comme brancardier dans les environs de Cologne) qui le rend orphelin à l’âge de 17 ans. L’expérience sonore des bombardiers attaquant en piquet fait musique dans l’imaginaire du compositeur. Les sons électroniques tournent dans la salle de la Philharmonie grâce au dispositif octophonique prévu par Stockhausen : flux sonore continu et quasi oppressant accompagné d’images d’avions qui percutent des bunkers, n’étant pas sans rappeler les événements du 11 septembre 2001 sur lesquels Stockhausen fera les déclarations que l’on sait. Remarquablement travaillée, la vidéo confine au fantastique avec cette main aussi monstrueuse que menaçante qui crève l’écran.

Sur scène, le conflit est frontal entre Michaël et Lucifer invectivant vocalement et instrumentalement (trompette contre trombone solistes) jusqu’à la chute de Michaël mortellement blessé. Il y a un cri dans chaque journée prévient Maxime Pascal ; c’est au bugle qu’il retentit – Henri Deléger héroïque comme dans Donnerstag – dont le long solo s’inscrit sur la trame électronique. Il est rejoint par la voix invoquante d’Ève – Léa Trommenschlager émouvante en mater dolorosa – dans la section Pietà rappelant l’attachement du compositeur à la foi catholique qui a marqué toute son enfance.

Le corps de Michaël a quitté la terre et Stockhausen nous fait entendre la musique de l’ « Au-delà » (Jenseits) ramenant les voix du chœur et leurs effluves cosmiques ; tandis que le Synthi-fou, une créature issue de l’imaginaire de notre rêveur d’inouï fait son solo en guise d’Adieu, exprimant dans la jubilation du son, des couleurs et de la lumière le pouvoir qu’a la musique, dixit Stockhausen, de changer l’humanité et de la sauver, au-delà de la violence, des guerres et de la destruction.

Crédit photographiques : © Elise Lebaindre

 

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Paris. Philharmonie / Cité de la Musique. 24-X-2020. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Dienstag aus Licht, composition, livret, action scénique et gestes du compositeur. Direction scénique, Damien Bigourdan ; création visuelle, Nieto ; scénographie, Mirtille Debièvre ; projection sonore, Florent Derex ; réalisation informatique musicale, Augustin Muller ; costumes, Pascale Lavandier ; lumière, Catherine Verheyde. Élise Chauvin, Ève ; Léa Trommenschlager, Ève (Piétà) ; Hubert Mayer, Michaël (Jahreslauf), général des troupes de Michaël (Invasion-Explosion) ; Damien Pass, Lucifer (Jahreslauf), général des troupes de Lucifer (Invasion-Explosion) ; Henri Deléger, trompette, bugle, Premier combattant des troupes de Michaël (Invasion-Explosion), Michaël (Piétà) ; Mathieu Adam, trombone, premier combattant des troupes de Lucifer (Invasion – Explosion) ; Sarah Kim, synthétiseurs, Synthi-Fou ; Rodrigo Ferreira, coureur du millénaire (Jahreslauf) ; Emmanuelle Grach, coureuse des siècles (Jahreslauf), Michaël (Piétà) ; Sylvain Decloitre, coureur des décennies (Jahreslauf) ; Hacen Hafdhi, coureur des années (Jahreslauf). Acteur : Thibaut Thezan, arbitre ; Élèves du CNSM de Paris ; Le Jeune chœur de Paris (chef de chœur : Richard Wilberforce) ; direction musicale : Maxime Pascal

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