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Antar, un chef d’œuvre orchestral de Rimski-Korsakov

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Membre éminent du Groupe des Cinq, (1844-1908) fut le brillant orchestrateur d’une chaleureuse et opulente musique inspirée, entre autres par le folklore russe. Antar, bien que trop déprécié, en témoigne largement.

APédagogue de premier plan, Rimski-Korsakov eut pour élèves Sergueï Prokofiev et Igor Stravinsky. Nationaliste et mélodiste surdoué, il est l’auteur d’une quinzaine d’opéras, de trois symphonies brillantes et de nombreuses partitions orchestrales colorées, descriptives et évocatrices de la culture populaire russe et plus largement orientale. La gloire de sa suite symphonique Shéhérazade (1888), marquée par l’intérêt du compositeur pour l’exotisme qui repose sur les contes des Mille et Une Nuits, ne se dément pas et apparaît très souvent aux programmes des concerts comme dans les enregistrements discographiques. Il cite plusieurs thèmes arabes trouvés dans un ouvrage intitulé Recueil de chansons algériennes, mauresques et kabyles.

Malgré les succès bien légitimes du Capriccio espagnol (1887), de La Grande Pâques russe pour orchestre (1888), des opéras Légende de la ville invisible de Kitège et de la vierge Févronia (1903-05) et Le Coq d’or (1906-07), ils ne doivent pas occulter l’excellence d’autres partitions moins saillantes au plan de la réputation. On pense notamment à Antar. Toute de verve, à l’image de beaucoup de ses compositions aux couleurs chatoyantes, aux rythmes orientalisants, aux mélodies délicates, Antar, est une suite symphonique ayant reçu initialement le titre de Symphonie n° 2 op. 9. Le compositeur confirme : « L’appellation de « seconde symphonie » que je donnai à cette œuvre était en fait inappropriée, et bien des années plus tard elle fut modifiée en « suite symphonique ». Le terme de suite était inconnu dans notre cénacle…», précise le compositeur dans Chronique de ma vie.

Les péripéties subies par cette partition

La création d’Antar se déroule le 10 mars 1869 lors d’un concert de la Société impériale de musique russe dirigé par Balakirev. L’œuvre est dédiée au compositeur César Cui. Un premier remaniement intervient en 1878 et sera publié chez Bessel en 1880. Vingt-trois ans plus tard, en 1903, une seconde édition voit le jour. Mais attention, en 1897, Rimski-Korsakov a élaboré une deuxième version, changeant en profondeur l’orchestration et modifiant sérieusement plusieurs sections, un travail qui restera impublié après le refus de l’éditeur de procéder à une nouvelle impression. Elle ne sera pas prise en compte lors de la publication de 1903, mais alors le titre de Symphonie n° 2 sera abandonné au profit de Suite symphonique. Plus tard encore, un autre éditeur, Boosey & Hawkes, reprendra l’édition de 1903, et il faudra attendre dix ans de plus (1913) pour que la dernière édition paraisse enfin. Le compositeur était mort depuis cinq ans.

D’une durée de 36 minutes environ, Antar se compose de quatre mouvements et fait appel à l’effectif orchestral suivant : 3 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes, 2 bassons ; 4 cors, 2 trompettes, 3 trombones, 1 tuba ; des timbales, une petite percussion, une harpe et des cordes. A l’écoute, Antar, composé onze ans avant l’illustre Shéhérazade, marque l’esprit par le développement de thèmes récurrents illustrant fort habilement une musique majoritairement descriptive écrite au cours de l’année 1868 par un jeune et talentueux créateur de 24 ans. Son discours hautement coloré, ses chaudes harmonies orientales et ses mélodies envoûtantes n’ont rien perdu de leur tropisme. Cette partition cyclique doit sans doute, en partie, à la rencontre récente avec Berlioz en Russie.

(1840-1893), de quatre ans plus âgé que Rimski-Korsakov, considérait qu’Antar était « une œuvre magnifique et, à maints égards, exemplaire. » Il avait bien remarqué que l’on se trouvait là face à la première musique « russe orientale » Et, nombre de collègues russes ne cachèrent pas leur intérêt, voire leur admiration, pour ces musiques évoquant le levant qui avaient diffusé dans les deux grands centres musicaux du pays, Saint-Pétersbourg et Moscou, grâce notamment à Mili Balakirev (1837-1910), inspirateur du Groupe des Cinq après son voyage dans les pays du Caucase vers 1865.

Antar est une œuvre relatant l’histoire d’un poète et guerrier du même nom, qui dépité et empli de haine par l’indifférence du monde des hommes, se retire dans un désert, non loin des ruines de Palmyre. Il parvient à préserver une gazelle qui allait périr sous les griffes d’un énorme oiseau prédateur, l’Esprit des ténèbres. Ce texte, une ancienne légende arabe, se trouve dans un recueil de contes de Ossip Senkovski (1800-1858) qu’avait lu le compositeur. La suite du texte lui inspire chacun des mouvements de l’œuvre. S’il s’agit incontestablement d’une musique à programme, il est tout à fait possible d’en apprécier la tenue indépendamment de tout livret. « Brillant coloriste et grand maître de l’orchestration », comme le rappelle Juri Keldytsch, Rimski-Korsakov mêle et synthétise habilement dans cette fresque magique, l’atmosphère des contes et épopées orientaux ; il les peint de « couleurs somptueuses », stimulant l’imaginaire de l’auditeur transporté dans un monde merveilleux. Un thème précis et chatoyant, dramatique et menaçant également, caractérise le personnage d’Antar, il s’agit d’un véritable leitmotiv que l’on retrouve dans chaque partie de la partition, le plus souvent avec peu de modifications profondes.

Le premier mouvement, un Largo-Allegro giocoso, énonce presque immédiatement le « thème d’Antar » confié aux altos. Après avoir vaincu le monstre noir et libéré la gazelle, il s’endort et son rêve le porte dans le palais de la fée Gul-Nazar à laquelle le compositeur attribue un thème confié à la flûte accompagnée par des arpèges de harpe. La fée avait pris l’aspect de la gazelle. En guise de gratitude, elle propose à son sauveur d’accéder aux trois plus grands délices de la vie, à savoir la Vengeance, le Pouvoir et l’Amour.

Le deuxième mouvement, noté Allegro- Meno mosso allargando-Molto allegro, illustre le temps de la vengeance où domine une tonalité militaire et une agitation virile. Les cuivres décidés rappellent le thème d’Antar pendant la bataille, thème qui réapparaît, la victoire étant acquise, dans la coda avec plus de rondeur et dégage comme au début du premier mouvement une belle et apaisante mélancolie.

Le troisième mouvement, avec son tempo Allegro risoluto alla Marcia, adopte un rythme de marche saccadé rendant compte de la dégustation du pouvoir. Ce passage contraste avec la section lyrique qui suit, souple, dansante et rassérénée. Ensuite le thème d’Antar revient et la coda se caractérise par une fanfare brillante soulignant la position maintenant dominante d’Antar.

Le quatrième mouvement, avec la succession Allegretto vivace-Andante amoroso-Animato assai-Tempo I correspond au retour d’Antar à Palmyre. Là, Gul-Nazar lui offre l’amour, décision qu’il salue en lui demandant de lui retirer la vie si son ardeur venait un jour à défaillir. L’amour persiste longtemps, jusqu’au jour où la fée se rend compte qu’Antar devient distrait et se perd, distant, dans ses pensées. Lors d’un étreinte amoureuse passionnée, Antar meurt dans les bras de Gul-Nazar, heureux. Le climat évoquant le lointain Orient prédomine et évoque la volupté et un onirisme presque impressionniste. Dès son commencement reviennent quelques mesures entendues dans le premier mouvement où les flûtes dominent puis se dessine le thème de l’amour avec le jeu du hautbois suivi par les figures virevoltantes évoquant la fée Gul-Nazar et la sensualité qu’elle représente. Plus tard réapparaît le thème d’Antar, d’abord traité par les flûtes aiguës puis identiques au début de l’œuvre, qui occupera les dernières mesures mais s’effacera, in fine, avant la réapparition du thème raffiné de la fée qui s’éteint doucement pianissimo.

Lors de l’Exposition Universelle qui se tint à Paris en 1889, les auditeurs français, peu nombreux mais captivés, purent découvrir lors du premier concert russe donné au Trocadéro le 22 juin, un Orchestre Colonne fort d’une centaine d’instrumentistes placés sous la direction de Rimski-Korsakov lui-même. Aux côtés de musiques de Glinka, Borodine, Tchaïkovski, Balakirev, César Cui, Liadov, Dargominsky et Glazounov, le chef défendit Antar, sa « deuxième symphonie d’après un conte arabe » comme l’annonçait le programme.

, qui assista d’ailleurs au concert de 1889, ne masqua pas son enthousiasme sincère lorsqu’il entendit plus tard Antar aux concerts Lamoureux sous la direction du chef renommé Camille Chevillard. « Il nous a récompensés en jouant Antar, la symphonie de Rimsky-Korsakov, de façon fulgurante. Jamais la beauté de cette symphonie n’a été plus admirablement traduite, c’est d’ailleurs un pur chef-d’œuvre où Rimsky-Korsakov renouvelle en l’envoyant promener la forme habituelle de la symphonie : rien ne peut dire le charme des thèmes et l’éblouissement de l’orchestre et du rythme ; je défie qui que ce soit de rester insensible à la puissance de cette musique : elle est telle qu’on en oublie : la vie, son voisin de fauteuil… On voudrait pousser des cris de joie. » (Gil Blas, 16 mars 1903)

Le destin musical d’Antar n’atteignit jamais la popularité de Shéhérazade. Cependant, Rimski-Korsakov pensait qu’Antar constituait « la plus grande aventure musicale de sa vie ».

Ce texte est dédié à André Lischke.

Écoute discographique

Retenons en priorité l’excellent travail de l’Orchestre symphonique de l’URSS dirigé par Evgeni Svetlanov qui propose les trois symphonies et Shéhérazade en 2 CD chez Melodya / BMG 74321 40065 2, dans un enregistrement réalisé à Moscou en 1969 (Shéhérazade), 1977 (Antar) et 1983 (symphonies n° 1 et 3).

Lectures complémentaires

DEBUSSY Claude, Monsieur Croche et autres écrits, Gallimard, 1987.

KELDYSCH Juri, La symphonie en Russie, in « Le monde de la symphonie », édité par Ursula von Rauchhaupt, Polydor International GMBH, Éditions Van de Velde, 1972

LACAVALERIE Xavier, Rimski-Korsakov, Actes Sud/Classica, 2013.

LISCHKE André, Histoire de la musique russe. Des origines à la Révolution, Fayard, 2006.

MARKEVITCH, Rimski-Korsakov, Les Éditions Rieder, 1934.

RIMSKI-KORSAKOV Nikolaï, Chronique de ma vie musicale. Traduit, présenté et annoté par André Lischke, Fayard, 2008.

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