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Yvann Alexandre prend son envol grâce au Lac

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Se méfier des eaux qui dorment, sa nouvelle création inspirée du Lac des cygnes, devait faire l’ouverture du festival Faits d’hiver au Théâtre de la Cité internationale en janvier. Les représentations ont été maintenues, mais pour un public de professionnels et de partenaires qui ont programmé la pièce pour la saison prochaine. En attendant de retrouver son public, le chorégraphe , installé dans les Pays-de-Loire, revient sur la genèse d’une création empêchée.

ResMusica : A l’issue de plusieurs mois de répétitions, perturbés par la crise sanitaire, vous avez pu créer Se méfier des eaux qui dorment en janvier au Théâtre de la Cité Internationale, à Paris, puis au Théâtre de St Nazaire, devant un public de professionnels. Quelles sont vos premières impressions ?

: Cela s’est magnifiquement bien passé à Paris comme à Saint-Nazaire, où nous avons pu déployer le spectacle sur le grand plateau du Théâtre. Cela permet de voir l’avenir avec plus d’optimisme pour la tournée qui démarrera à partir de 2022.

RM : Pourquoi attendre 2022 pour montrer Se méfier des eaux qui dorment à un plus large public ?

YA : L’équipe a traversé un an de création très complexe avec la situation sanitaire, et tout le monde était partant pour envisager un calendrier plus serein, qui n’ajoute pas du stress au stress. Entretemps, cela va nous permettre de développer l’autre visage de la pièce, le passage du noir au blanc, dans une version pour le jeune public. A la rentrée 2022, nous tournerons donc avec deux versions en simultané.

RM : Quels sont les interprètes avec lesquels vous avez travaillé pour cette création ?

YA : Avant le premier confinement en mars, ce n’est pas forcément l’équipe que j’avais invitée à participer, dans laquelle il y avait des danseurs internationaux. Ce premier coup d’arrêt m’a obligé à repenser le projet et la distribution. Je voulais aussi travailler sur les illusions : je suis parti sur cette société masculine, très présente dans le Lac et le passage du blanc au noir, avec deux cygnes au plateau. J’ai travaillé avec des interprètes fidèles comme et et de nouveaux interprètes recrutés par audition en août. Ils ont des corps, des parcours, des visages très différents, c’est ce dont j’avais envie. a fait son parcours avec Anne-Teresa de Keersmaeker et , avec . L’essentiel du travail pour moi était de faire en sorte de les fédérer et de les réunir au plateau.

RM : Quel impact a eu le confinement et la crise sanitaire sur la création ?

YA : Elle m’a donné un sentiment de liberté. Je n’avais plus la pression ou le besoin de bien faire mon travail, je me suis senti très libre pour être à l’endroit de la vision que je voulais. Cette situation m’a donné cette liberté. Les répétitions ont commencé en janvier-février, en mars tout s’est arrêté, et les répétitions ont repris en août. Nous avons eu onze semaines, au lieu de neuf mois de travail. Cela m’a permis de m’appuyer sur les lignes de force et les directions vers quelles je voulais aller, les élans, les souches…C’est une création sombre, mais qui n’est pas sans espoir. Elle exprime l’humanité, le contact et l’arrêt. Je voulais que le public écoute la musique de Tchaïkovski et prenne conscience d’à quel point cette musique est magnifique. C’est pourquoi les danseurs s’arrêtent à certains moments pour laisser la place à la musique.

« Je voulais que le public écoute la musique de Tchaïkovski et prenne conscience d’à quel point cette musique est magnifique. C’est pourquoi les danseurs s’arrêtent à certains moments pour laisser la place à la musique. »

RM : Pourquoi avez-vous voulu vous intéresser au Lac des cygnes ?

YA : C’est un coup de cœur d’enfance. J’ai commencé la danse à 5 ans au Conservatoire de la Roche-sur-Yon puis de La Rochelle, où j’ai rencontré Colette Milner en intégrant sa fameuse classe de garçons. En même temps, j’ai découvert la danse contemporaine avec Christine Gérard et Brigitte Asselineau qui m’ont apporté ce double regard. Quand j’ai découvert Le lac des cygnes en vidéo, dans le tout petit studio de danse Claire Motte de La Roche-sur-Yon, cela m’a beaucoup impressionné, la musique d’abord, mais aussi parce que cela questionnait la liberté des femmes. C’est une pièce très violente, très tourmentée. Lorsque je l’ai reçu, je l’ai vécu sans la chair. Je souhaitais qu’il y ait encore ce regard cinématographique, celui que j’avais éprouvé enfant, dans le vécu du téléspectateur.

RM : Comment votre projet a t-il mûri ?

YA : Quand j’ai créé la compagnie en 1993, je savais que j’avais envie de me confronter à une pièce du répertoire, mais on m’a fait comprendre que Le Lac des cygnes était ringard. J’ai arrêté d’en parler, ce qui m’a donné du temps pour y travailler. En 2017, je suis tombé sur une image du fleuve Amazone, où naissent « les eaux noires et les eaux blanches », à l’endroit où les eaux n’arrivent pas à se rencontrer, ce qui crée une petite écume très blanche. Quand j’ai vu cette image, j’ai eu l’image de mes cygnes, le tourment, la mangrove. En quelques secondes, mon Lac se précisait. Ce serait un Lac des cygnes Amazone. Accompagné par Guy Darmet et Philippe Verrièle en posant la question de ce qui fait signe, j’ai déconstruit intégralement la pièce pour la reconstruire et en faire une pièce d’une heure.

RM : Pourquoi évoquer dans le ballet cette société masculine ?

YA : Cette société masculine s’incarne à plein d’endroits : le pouvoir, les corps de femmes empêchées, l’arbalète, toutes ces références dans l’histoire d’origine se sont incarnées dans toutes les versions qui nous ont été offertes. Les six hommes que j’ai choisis sont intégralement différents, mais soudés et reliés tout au long de la pièce, presque plus en solidarité. Quand on regarde la construction de certains peuples en Amazonie, on constate que leurs activités se font en communauté.

Madeleine Leclair, conservatrice du département d’ethnomusicologie au Musée d’Ethnographie de Genève, nous a vraiment guidé. Elle a mis à notre disposition des sons extraordinaires qui sont des paroles de communautés villageoises qui échangent et se répondent dans la forêt pendant les parties de chasse. Enregistrés dans les années 60 et 70, ce sont des « levées d’interdit », ces paroles qui permettent le passage d’un état à un autre. Commencer le spectacle par cela, c’était aussi un symbole fort en termes de sens.


RM : Quelle est la place de la spiritualité dans le spectacle ?

YA : Quand on regarde un Lac des cygnes, on y sent la question de la lutte pour vivre. C’est un écho à ce qui se passe en Amazonie actuellement, pour survivre, avec la dévastation du poumon vert. Pour ces communautés, la spiritualité est souvent une question d’ancrage, d’appui, de sol. Il y a aussi la magie, le côté surnaturel de ce qu’est un Lac des cygnes. Dans le spectacle qui a été proposé au public professionnel, deux mots sont sortis : l’humanité à l’intérieur des partitions et du parcours des danseurs et le mouvement, au sens de fleuve, toujours en circulation. Je garde l’idée de la circulation entre deux personnes, entre deux imaginaires – le blanc et le noir – et la question du passage.

RM : Quel est le travail que vous avez effectué sur la gestuelle ?

YA : Depuis le début de la compagnie, je suis attaché aux partitions, que j’écris avant d’arriver au studio. Cependant, depuis quelques années, je donne plus de place à l’imprévu et aux accidents positifs. Quand nous avons commencé à travailler la pièce, je n’ai jamais répondu à la question des interprètes qui voulaient savoir quel personnage ils étaient. Ces personnages traversent l’intégralité des interprètes. Ils sont tous Rothbart. Ils se posent la question tout au long du spectacle et j’ai trouvé que cela amenait une vraie force à la gestuelle. A chaque fois que l’on a travaillé les filages, je leur donnais une nouvelle consigne : acte blanc ou acte noir ? Rothbart ou le cygne ?

J’ai n’ai eu l’équipe au complet que très peu de jours avant la première, à cause de la présence de cas contact parmi les danseurs. Nous avons appris l’ensemble du spectacle de façon morcelée, mais nous avons monté l’ensemble à partir du mois de décembre. Au dernier moment, j’ai finalisé la distribution et la répartition dans l’espace et je n’ai jamais répondu à leur question.

« Je trouvais qu’avec la situation que nous étions en train de vivre, réunir des familles artistiques différentes au plateau donnait du sens à ce que nous racontions, permettait de se réincarner et d’apporter de la solidarité. »

RM : Pourquoi avoir choisi d’utiliser ces corps si différents ?

YA : J’avais deux choses à l’esprit : mettre la géométrie au plateau, mais avec des reliefs, montages, collines, arbres immenses, et créer des lignes avec grandeur et hauteurs différentes. Pour créer ces jeux d’illusion, je voulais trouver des danseurs avec des possibilités différentes : un grand et jeune danseur à la tête de prince qui n’est pas le prince, un méchant au crâne rasé qui fait le cygne, cela nous fait douter. Je trouvais qu’avec la situation que nous étions en train de vivre, réunir des familles artistiques différentes au plateau donnait du sens à ce que nous racontions, permettait de se réincarner et d’apporter de la solidarité.

RM : Comment continuer à faire vivre le spectacle en attendant 2022 ?

YA : Dès le début, j’ai senti qu’il fallait absolument garder un lien avec l’équipe pour continuer à faire corps, et mettre en place des outils pour que jamais la création ne s’arrête. Je vais continuer à les faire travailler sur la version jeune public, pour qu’ils conservent sans cesse ce lien avec la matière, pour qu’ils aient la possibilité d’approfondir, d’aller encore plus loin, de préciser encore les choses. C’est une perspective sans public, mais le fait que la compagnie existe en tant que compagnie nous permet de continuer à travailler, y compris sur des autres pièces du répertoire.

L’équipe a vraiment souffert pendant la création, c’est donc bien de se laisser le temps de la digestion et des retrouvailles dans un contexte plus favorable. Objectif est de les conduire jusqu’à la Première, pour en faire un acte de naissance.

RM : Un film, Sous les flots, a été réalisé par Tom Toulemonde pendant la période de création. Qu’est-ce que ce tournage vous a apporté ?

YA : Pendant toute la durée du tournage, les interprètes avaient systématiquement un spectateur, le réalisateur. Cela nous a apporté cette prise de distance, et le regard extérieur sur ce que nous étions en train de vivre et de faire. J’invite des réalisateurs à suivre le processus de création depuis le début de la compagnie, car fait entrer la danse dans la vie des gens. La diffusion de ces films permet de faire venir les jeunes spectateurs dans les théâtres pour voir en vrai ce qu’ils ont vu en vidéo.

RM : Comment vivez-vous la situation sanitaire actuellement ?

YA : C’est une vraie galère, mais nous sommes très bien accompagnés par l’État, le fonds de soutien et les collectivités. Ils ont pris la mesure de ce que nous vivons, mais c’est vraiment compliqué, comme pour toutes les équipes. Cette situation est la preuve que si nous existons tous, c’est parce que nous avons un public. C’est demain qui va être difficile. Aujourd’hui, nous luttons pour les fondamentaux (vivre, répéter, accéder au théâtre), mais la casse aura lieu dans quelques mois. Quelles seront les conséquences pour des danseurs qui n’ont pratiquement pas dansé, pour les théâtres qui n’ont pas pu programmer ? Les caisses sont vides. Il faudra prendre soin les uns des autres.

Crédits photographiques : © FC Photography

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