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La Clémence de Titus à Genève : une histoire de coeur

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Genève. Grand Théâtre. 19-II-2021. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : La Clémence de Titus, opéra seria en 2 actes sur un livret de Metastase adapté par Caterino Mazzola. Mise en scène: Milo Rau. Scénographie : Anton Lukas. Costumes : Ottavia Castellotti. Lumières : Jürgen Kolb. Avec : Bernard Richter, ténor (Tito) ; Serena Farnocchia, soprano (Vitellia) ; Marie Lys, soprano (Servilia) ; Anna Goryachova, mezzo-soprano (Sesto) ; Cecilia Molinari, mezzo-soprano (Annio) ; Justin Hopkins, basse, (Publio). Chœur (chef de choeur : Alan Woodbrige) du Grand Théâtre de Genève Chambre et Orchestre de la Suisse Romande, direction : Maxim Emelyanychev. Spectacle sans public diffusé sur le site du GTG

Le dernier opéra de Mozart permet au Grand Théâtre de Genève de signer l’irruption marquante, dans le monde de l’opéra, du grand homme de théâtre suisse .


, directeur du NTGent, fondateur du International Institut of Political Murder, est activiste, essayiste, réalisateur, metteur en scène à l’avant-garde du théâtre documentaire. Sa Clémence de Titus s’inscrit dans une logique créative inspirée par une bien funeste liste d’exactions humaines (The Last Days of The Ceausescus, Breiwik’s Statement, Hate Radio sur le Rwanda, La Reprise autopsie d’un meurtre homosexuel…) : « Notre histoire : un musée de l’échec » dit-il.

Par-delà le jugement – risible – « una porcheria tedesca ! » de la béotienne Marie-Louise d’Autriche , l’ultime opéra de Mozart n’a jamais eu bonne presse. Quel magnifique chant du cygne pourtant que celui d’un Mozart complétant, à partir de la commande (le couronnement de Leopold II à la tête de la Bohème) le fraternel cahier des charges maçonnique de La Flûte enchantée. Un livret passionnant, une musique de bout en bout sublime pour six héros aussi touchants que ceux de Così fan tutte. Particulièrement Titus, à l’indéfectible bonté.

Bonté ? Clémence ? De la part des puissants ? Milo Rau a des doutes. L’Art au chevet du monde ? Plutôt l’Art au service du Pouvoir. Au service de puissants auto-centrés une fois qu’ils ont été élus par un peuple dont la souffrance ne les intéressent qu’en amont de l’élection ou au musée. « Qui dit clémence dit culpabilité », fait dire Milo Rau à Vitellia. Titus, en visite dans les bidonvilles au I avec caméras et gardes du corps est de ceux-là, qui sont assis sur un volcan (l’éruption du Vésuve en 79 fut un des marqueurs de son règne) et restent sourds à l’atmosphère de guerre civile qui gronde. Le Capitole envahi (troublante actualité) devient Radeau de la Méduse, et Titus un roi nu (au propre comme au figuré) appelé, au II, à se reconstruire une conscience par-delà une résurrection de type chamanique, et à se fondre au finale dans un ultime tableau : La Liberté guidant le peuple. Autre (urgente ?) actualité, qui voit le tableau de Delacroix invité à l’opéra pour la seconde fois en une semaine. Avec un résultat autrement convaincant à Genève qu’à Paris.

Le mélomane rivé au piédestal seria de son héros grincera des dents face à un début qui commence par la fin (le chef ouvre le flashback géant imaginé par le metteur en scène en attaquant par l’avant-dernier chœur, le galvanisant Che del ciel, che degli dei), sera stupéfait à l’audition d’un récitatif inédit pour lancer le discours introductif de Titus, puis d’une prise de parole d’un homme se présentant comme le « dernier Genevois » qui raconte (avant qu’on ne lui arrache le cœur en direct, destiné à passer de mains en mains) que c’est lui qui a posé, en 2006, la moquette rouge du Grand Théâtre ! L’adepte du choc esthétique froncera le sourcil devant le bric-à-brac apparent du plateau, les costumes sans séduction, les bruitages anxiogènes, les caméras… UNE Clémence de Titus plutôt que LA Clémence de Titus ? Que nenni ! Le chef-d’œuvre est bien là. Le mille-feuilles sémantique de Milo Rau, assez vite communicatif, va militer certes pour une idée mais aussi pour une œuvre à défendre.

Le décor, janusien, pivote entre bidonville et musée. Du sordide de la misère en action à sa sublimation par l’Art. La clique de Titus est composée d’artistes. « L’Art est le Pouvoir », tel est est le credo affiché de Titus lors du vernissage final d’œuvres immortalisant les exactions commises durant le spectacle. Œuvres du passé (on rejoue Delacroix mais aussi David et sa Mort de Marat), du présent (Marina Abramović, Neo Rauch…) et même du futur (Lisa Kränsler dont un tableau s’inspire du spectacle lui-même). Le message est clair et l’on s’étonne que Milo Rau déclare que l’opéra n’est pas politique, alors qu’il n’a de cesse (et réussit) à en faire la démonstration inverse.


Une complicité évidente l’aura uni à . Le jeune maestro arrive presque en courant et sa direction baroque et bondissante, ourlée du liseré d’un piano forte, en symbiose avec la vibration du plateau, souligne la grande beauté de tous les numéros avec une constante intelligence musicale.

Cet empathique voyage, décliné en tableaux musicaux (Ouverture/L’insurrection qui vientAllegretto/La Douleur des autresAndantino/Le Sommeil de la raisonLarghetto-Complainte de l’homme ordinaire…) embarque une fine équipe mozartienne : , velours et vocalises virtuoses à l’appui, est un Sesto sublime, portant beau le travesti. une Vitellia bien trempée, (aux aigus véhéments, quoiqu’un peu rétrécis sur l’irrésistible Vengo…aspettate.) Nouveau Titus pour Bernard Richter, empereur à la séduction décontractée façon Julien Doré au I, bouleversant revenu des morts, le visage enduit de terre, au II : excellemment dirigé, le ténor suisse qu’on verrait de plus en plus chez Wagner, habite de sa voix solaire, de son engagement corps et âme, une soirée qui le contraint çà et là à quelques aigus tirés, à quelques attaques trop vives, les vocalises de Se all’ impero s’avérant un brin tendues. L’image filmique (qu’on imagine volontiers redoutable) imposée par la situation sanitaire à ce soir de « première » (car « dernière ») révèle aussi le mezzo chaud et simple de en Annio. Autre artiste à suivre, , ex-remarquable Yniold in loco, délicieuse Servilia. Quant au Publio de , ramage et plumage ne s’accordent pas encore tout à fait.

La Clémence selon Milo Rau est donc une histoire de cœur. Le chœur, justement, envoyé dans la salle en amateurs d’art avec portables, laisse le plateau à une foule cosmopolite de dix-huit Genevois dont Milo Rau narre chaque destin, au moyen de surtitres (qui n’intéressent absolument pas Andy Sommer, dépassé par l’ambition d’un spectacle qu’il filme trop souvent de loin comme de biais). Le II s’ouvre ainsi sur la parole d’un Arménien, descendant d’un survivant du génocide, qui dit avoir dû « rassurer » Milo Rau (inquiet pour son acteur quant à la violence déversée sur le plateau), en citant nommément les envahisseurs, en 2020, du pays qu’il a fui. Idem pour les chanteurs. L’on s’émeut d’apprendre que le père de fut un politicien qui ne s’intéressait pas au pouvoir et ambitionnait d’aider les gens. Et l’on est troublé jusqu’au vertige lorsque confie : « Jouer devant un public élitiste sans en faire partie est parfois étrange. » Tout sauf hors-sujet.

Cette émouvante Clémence de Titus, où Milo Rau aura fait feu de tout bois, se clôt sur les chants d’oiseaux d’un quotidien d’après l’apocalypse et sur deux questions, au choix angoissantes ou pleines d’espoir : « Je me demande qui racontera le monde ? Et pour qui ? » Dans l’expectative, on peut distinguer, tapie dans la pénombre du musée, une nouvelle vitrine. Y a été recueillie, en guise de salutaire rappel aux puissants, la mémoire symbolique de la maltraitance des peuples : le cœur arraché du prologue.

Crédits photographiques © Carole Parodi

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