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À l’Opéra Royal de Wallonie, un mémorable Così fan tutte en version de concert

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Liège. Opéra royal de Wallonie. 5-VI-2021. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Così fan tutte, ossia la scuola degli amanti, opera buffa en deux actes, KV 588, sur un livret de Lorenzo da Ponte. Avec : Maria Rey-Joly, Fiordiligi ; Lucia Cirillo, Dorabella ; Sophie Karthäuser, Despina ; Cyrille Dubois, Ferrando ; Leon Košavić, Guglielmo ; Lionel Lhote, Don Alfonso. Sylvain Bousquet, piano-forte continuo. Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie, préparés par Denis Segond. Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie, direction : Christophe Rousset
Spectacle sans public diffusé en streaming sur le site de l’Opéra

L’Opéra Royal de Wallonie propose en streaming avant la réouverture en public prévue mi-juin, une version de concert du Così fan tutte de Mozart par à la fois engagée, épurée et historiquement informée. 

L’Opéra Royal de Wallonie boucle de manière quelque peu particulière son cycle entamé voici cinq ans et confié pour la direction musicale à Rinaldo Alessandrini pour le seul Don Giovanni, et pour le reste. Par la force des choses, ce Cosi proposé en version de concert en est réduit à sa quintessence : mise en espace et jeu scénique des chanteurs/acteurs (postés à l’avant scène) réduits à l’essentiel, orchestre sur le plateau, chœurs réfugiés dans les fauteuils d’orchestre avec distanciation physique et problématique port du masque.

Ainsi livret et musique deviennent les seuls centres de gravité du spectacle. Mozart et Da Ponte sont rendus à eux-mêmes. La trame opératique au fil du chassé-croisé des couples se réduit à une épure quasi géométrique liée à la symétrie et à l’intersection même des deux triangles amoureux. Mais pour autant, elle n’est point limitée à ce schéma squelettique, grâce à l’implication solidaire des six solistes du chant donnant chair et esprit à cette humaine comédie douce-amère, entre rires et larmes. Tout se jouera par suggestion érotique et pudique séduction, débarrassées de toutes provocations scéniques inutiles et vulgaires pour mieux nous renvoyer aux seuls fastes de la partition. Et l’on peut compter sur la cohésion d’une équipe de solistes, où les individualités s’effacent au gré des nombreux ensembles, du duo au sextuor vocal, dans un parfait esprit d’égrégore.

Christophe Rousset après des Nozze di Figaro très probantes voici trois ans, nous livre une vision très vive de Così fan tutte – le final du premier acte ! – et historiquement informée, très judicieuse dans ses choix de tempi et son articulation des phrasés. Pour les nombreux récitatifs, le pianoforte a été préféré au clavecin – avec comme remarquable continuiste, . Voici donc une version vif-argent, mais sans la sécheresse ou la brutalité alla René Jacobs parfois rédhibitoires : une interprétation ciselée avec une infinie précision dans les détails sans pour autant négliger la trajectoire théâtrale globale de l’œuvre. L’ouverture donne le ton : rapide, mais sans précipitation inutile, elle laisse, par sa respiration naturelle, le babil des vents clairement s’épanouir. Certes, Rousset ne traînera jamais en chemin : le célèbre trio Soave sia, il veno n’est plus ici un moment extatique, mais juste un simple court –et magnifique- intermède nocturne, brève pause au sein d’une action virevoltante. Le chef peut compter sur une phalange courageuse, disciplinée, impliquée et attentive : si les pupitres de cordes manquent certes ici ou là d’un peu de cohérence, la petite harmonie se révèle très en verve avec, entre autres, un épatant pupitre de cors dans la grand air de Fiordiligi à l’acte II.

Individuellement prise, la distribution féminine se révèle inégale. Si a la prestance scénique d’une Fiorlidigi de feu, sa performance vocale nous apparaît très en retrait, surtout quand l’on se souvient de sa piquante Musetta dans la Bohême de Puccini donnée en ces mêmes murs à l’orée de cette saison maudite. Le timbre est un peu sombre, trop peu chatoyant ou suave pour le rôle, le vibrato souvent envahissant et la justesse prise parfois en défaut. Il manque au-delà des notes cette incandescente agilité vocale, cette totale libération incantatoire au fil par exemple du grand et redoutable air Per Pieto, ben moi, perdona. La Dorabella de est d’une tout autre eau et d’une parfaite tenue. La mezzo–soprano italienne, invitée pour la première fois à Liège, au répertoire très large (du baroque à nos jours) est une habituée du rôle qu’elle a défendu, excusez du peu, notamment à Glyndebourne. Sa voix chaude, sensuelle et profonde sied à merveille au rôle de la sœur la plus volage et la plus ingénue. Mais la palme féminine revient sans doute à l’irrésistible Despina de Sophie Karthaüser. Mozartienne patentée, à l’aise tant dans les incarnations les plus graves (Pamina, Ilia, la Comtesse des Nozze) comme dans les soubrettes indomptables (Zerlina ou Susanna), elle fait ici mouche par une verve parfois désopilante au fil des travestissements vocaux dictés par les métamorphoses du rôle : ses apparitions en faux médecin ou faux notaire sont du plus haut comique. Par ailleurs, acérée et provocante duègne, elle offre, outre une insolente prestance, une superbe et rafraichissante leçon de chant et de style.

La distribution masculine nous semble bien plus homogène. Le Ferrando très nuancé de , surtout connu dans le répertoire romantique français, est un exemple de parfaite vocalité, assumant une superbe continuité de timbres au gré des registres sollicités. A sa superbe plastique répond une grande versatilité dans l’expression, de la séduction à la colère, de l’ironie au désespoir. , prodigieux baryton-basse croate, disciple protégé de José Van Dam avec lequel il a étudié à la Chapelle Reine Élisabeth, se révèle encore plus convaincant en Guglielmo qu’en Figaro voici trois ans. Poseur, provocant, enjôleur, mais un peu monolithique, il fait montre d’une incontestable autorité et d’une santé vocale à toute épreuve. Mais c’est le Don Alfonso cynique, manipulateur et philosophe désabusé de qui nous séduit le plus, par son autorité à la fois indicible et naturelle, et par sa grande richesse timbrique doublée d’une grande expressivité gestuelle au gré cette mise en scène a minima. Dans le registre de baryton-basse plutôt bouffe, le Belge tire ce Mozart tardif déjà vers Rossini – ce qui n’est point une hérésie – et campe un vieux moralisateur à la fois fatigué et amusé des vicissitudes de la vie. Son idéale incarnation se situe bien dans l’esprit de la conclusion de cette fable des vanité et inconstance des âmes et des corps.

Voici donc un Così spirituellement fervent et sublimé. Une réussite liée tant à la personnalité du chef invité, Christophe Rousset, qu’à la cohérence d’une joyeuse équipe de solistes du chant, soudée et vivace à défaut d’être totalement irréprochable. Un concert-spectacle à voir en streaming sur le site de l’Opéra Royal de Wallonie jusqu’au 15 juin prochain.

Crédits photographiques © Opéra Royal de Wallonie

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Mis à jour le 10/06/2021 à 12h34

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