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Très convaincantes symphonies n° 9 et n° 10 de Chostakovitch par Gianandrea Noseda

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Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonies n° 9 et n° 10. Orchestre symphonique de Londres, direction : Gianandrea Noseda. 1 CD LSO Live. Enregistré au Barbican de Londres, en janvier et février 2020 (n° 9) et juin 2018 (n° 10). Notice en français, anglais et allemand. Durée : 79:05

 

À la suite de la parution des volumes comprenant les Symphonies n° 1 et 5, n° 4, et n° 8, ce quatrième album de l’intégrale des symphonies de Chostakovitch par est une réussite à nouveau exemplaire.

En 1960, enregistrait avec le LSO, la Symphonie n° 9 de Chostakovitch, seul témoignage au disque de la formation britannique alors que sa connaissance de l’œuvre est remarquable, notamment depuis les années Gergiev. Créée à Leningrad le 2 novembre 1945 sous la baguette d’Evgueni Mravinski, cette symphonie déjoue toutes les espérances des autorités soviétiques. Alors qu’au lendemain de la victoire de la Grande Guerre patriotique, celles-ci sont en droit d’attendre un salut grandiose à la dernière symphonie de Beethoven, le compositeur russe se contente d’une partition en cinq mouvements et à l’humeur rossinienne ! Staline écouta dans un silence glacial la nouvelle partition, qui ne fut donnée qu’à trois reprises et fut rapidement mise à l’index.* La partition est clairement un hommage au classicisme, celui de Mozart et de Haydn, tout en proposant un matériau composite des plus stupéfiants. En remarquable coloriste, passionné par les musiques les plus illustratives, Noseda restitue avec malice, le caractère bucolique et sarcastique de l’œuvre, aussi bien dans l’Allegro et le Presto, d’une folle virtuosité. La souplesse et le raffinement de l’orchestre sont un régal. Le lyrisme n’est jamais appuyé et les solos (flûte, clarinette, violoncelle et contrebasse) si délicats, notamment dans le Moderato traduisent avec beaucoup de personnalité, les climats d’attentisme et d’inquiétude. Dans le finale, la critique de l’académisme de l’époque est restituée avec un caractère facétieux et rossinien que l’on entend peu chez les grands interprètes non-russes, à l’exception de Bernstein, Fricsay, Ancerl et Haitink. On en oublierait la sécheresse de l’acoustique de la salle du Barbican (l’éloquence des cuivres dans le Largo mérite, dans un tel contexte, d’être louée) si peu valorisante pour les orchestres. Il s’agit, ici, du montage de deux concerts.

domine sans conteste la discographie du LSO dans la Symphonie n° 10, faisant oublier les deux lectures de Mstislav Rostropovitch et Maxim Chostakovitch. L’immense Symphonie en mineur vit le jour en 1953, quelques mois après la mort de Staline. Chostakovitch interpréta l’œuvre tout d’abord au piano à quatre mains avec son ami Mieczysław Weinberg, devant l’Union des Compositeurs. L’auditoire fut décontenancé à la fois par la longueur de la symphonie et par sa puissance tragique. « On ne décèle point d’héroïsme, ni d’images de la Nature ou de l’amour. Or le monde qui nous entoure n’est pas tel que le dépeint Chostakovitch. Sa Dixième Symphonie propose un tableau foncièrement inexact des problèmes essentiels de la vie » commenta, avec justesse, l’un des bras zélés de l’Union des Compositeurs. Avec justesse, car Chostakovitch avoua secrètement ne pas avoir décrit « les problèmes essentiels de la vie », mais avoir peint en musique un portrait de Staline…

L’œuvre connut un succès foudroyant et fut créée en Occident l’année suivant par Dimitri Mitropoulos à la tête de l’Orchestre philharmonique de New York. La tension fort bien tenue par Noseda ne peut éviter – en grande partie en raison de l’acoustique, hélas – une certaine massivité. Pour autant, la ligne mélodique à la fois élégante et héroïque (clarinettes et flûtes portent l’élan d’un orchestre gigantesque) est maintenue sans raideur. Le chant prévaut et le mouvement que l’on suit avec tant d’intérêt s’anime progressivement dans une sorte de marche puis de valse désuète et triste. L’Allegro renoue avec les tensions volcaniques et motoriques de l’Allegretto de la Symphonie n° 8. Dans ce concert unique du 24 juin 2018, les prises de risques sont permanentes. L’orchestre n’évite pas quelques déséquilibres comme celui, périlleux, des violons (à partir de 1:20). Dans cette lecture, ce n’est plus le sentiment de la révolte qui domine, mais la peur : le portrait de Staline, tsar des tsars est sans appel ! L’orchestre est aussi efficace qu’engagé. L’Allegretto est une page purement autobiographique, bâtie sur le motif récurrent ré, mi bémol, do, si dont les initiales dans l’écriture allemande sont D.SCH, la signature du compositeur. Là encore, l’agilité de l’orchestre, la concentration des pupitres impressionnent. Le finale si contrasté, entre climat désenchanté et fête populaire enivrante est mené avec logique et clarté. La dimension beethovénienne du mouvement apparaît avec une belle détermination. Cette version offre une excellente alternative moderne aux références stéréophoniques de Mravinski, Karajan, Haitink, Kitaenko et Gergiev.

* Une esquisse orchestrée de 7 minutes, qui devait être le premier mouvement de la symphonie, plus conforme aux attentes officielles, a été conservée et enregistrée par Mark Fitz-Gerald (Naxos)

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Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonies n° 9 et n° 10. Orchestre symphonique de Londres, direction : Gianandrea Noseda. 1 CD LSO Live. Enregistré au Barbican de Londres, en janvier et février 2020 (n° 9) et juin 2018 (n° 10). Notice en français, anglais et allemand. Durée : 79:05

 
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