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En danse aussi, elles font l’abstraction

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Paris. Centre Pompidou. Jusqu’au 23 août 2021. Exposition « Elles font l’abstraction ». Commissaire générale : Christine Macel, conservatrice, cheffe du service création contemporaine et prospective. Commissaire associée pour la photographie : Karolina Lewandowska, directrice du musée de Varsovie, Pologne

L’exposition Elles font l’abstraction présentée au Centre Pompidou jusqu’au 23 août 2021, propose une relecture inédite de l’histoire de l’abstraction depuis ses origines jusqu’aux années 1980, articulant les apports spécifiques de près de cent dix « artistes femmes ». La danse y figure aussi, à travers des pionnières comme Loïe Fuller ou Gret Palluca ou encore les fondatrices de la Judson Church, Lucinda Childs et .

Loïe Fuller, La danse serpentine

Redonner une place aux artistes femmes, dans leur très grande diversité stylistique et thématique, est l’un des objectifs de l’exposition Elles font l’abstraction. En racontant les tournants décisifs de cette histoire inédite de l’abstraction, les deux commissaires de l’exposition s’attachent à mettre en évidence le processus d’invisibilisation qui a marqué́ le travail de ces artistes à travers un parcours chronologique mêlant arts plastiques, danse, photographie, film et arts décoratifs.

La danse est l’une des composantes importantes de la place des femmes dans l’histoire de l’art depuis le début du XXe siècle. Elle est présente à plusieurs reprises dans l’exposition, sous la forme de photos ou de films qui évoquent certaines figures de la danse abstraite, depuis Loïe Fuller jusqu’à Lucinda Childs. A travers le mouvement, elle dessine une autre histoire de l’abstraction au féminin, complémentaire des arts plastiques ou décoratifs.

Danse et abstraction : la géométrisation du corps

L’entrée en abstraction des chorégraphes n’a été que peu mise en avant jusqu’à présent. Pourtant la Danse serpentine de l’américaine Loïe Fuller révèle un travail de géométrisation du corps à travers les différentes positions de la ligne ondulatoire, sans compter l’utilisation des éclairages faisant du corps de Fuller une forme abstraite en mouvement. Disparaissant dans un voile de tissu de plusieurs mètres, tournant sur un carré de verre éclairé de différentes lumières colorées, elle forme en effet avec son corps des spirales ascendantes et descendantes qui créent un véritable dessin dans l’espace.

Les danseuses entament à partir des années 1910 un travail de géométrisation plus angulaire. Utilisant son corps comme un crayon dessinant des formes géométriques dans l’espace, est une artiste majeure de l’abstraction. Formée dans le domaine des arts décoratifs et du textile en Suisse et en Allemagne, Sophie Taueber-Arp pratique également la danse. Elle suit les cours de Rudolf Laban et se produit dans les soirées Dada à Zurich en 1916, portant costume et masque conçus par Jean Arp et Marcel Janco. Elle est largement représentée au sein de l’exposition à travers l’ensemble des médiums qu’elle a embrassé pour nourrir ses recherches formelles autour de la symétrie et son propre vocabulaire abstrait, construit à partir de la décomposition des gestes du corps.

D’autres danseuses, qu’elles vivent à Paris comme Valentine de Saint Point qui se produit en 1914 sous l’œil de Rodin, en Allemagne comme ou encore en Italie, comme l’« aérofuturiste » en Italie pratiquent une approche performative de l’abstraction sera poursuivie tout au long du siècle. Parmi ces danseuses-pionnières, la poétesse, danseuse et peintre Valentine de Saint-Point, arrière-petite-nièce de Lamartine et égérie de la Belle Epoque. Elle rédige en 1912 un Manifeste de la femme futuriste en réponse à la misogynie du fondateur du mouvement futuriste, Marinetti, où elle exalte la puissance et le désir féminin. En 1914, elle invente la Métachorie, une abstraction dansée d’inspiration conceptuelle, accompagnée de projections de lumières et de déclamations poétiques, fixée sur des bois gravés exposés au Centre Pompidou.

crée avec la photographe une grammaire visuelle dansée de mouvements géométriques qui attire l’attention du . Entre 1919 et 1925, elle fait partie de la troupe de Mary Wigman, qu’elle quitte pour fonder sa propre école. À partir de 1925, elle édite les brochures Palucca Tanz, qui sont accompagnées de textes de Paul Klee ou de Làszló Moholy-Nagy. En 1926, Vassily Kandinsky, auquel elle a inspiré ses Dessins analytiques, lui consacre un essai intitulé Courbes dansées, dans lequel il démontre que seul le corps peut développer des formes abstraites ; le contrepied d’, autre éminent résident du , qui ne jure que par les costumes géométriques pour son Ballet triadique.

Enfin, fut l’interprète de la célèbre Aérodanse du futuriste Marinetti, inspirées par l’aéroplane. A la Galleria Pesaro de Milan, vêtue d’un costume et d’un bonnet scintillant, elle danse pieds nus sur les poèmes du fondateur du Futurisme. Deux photographies conservées au Musée d’art moderne et contemporain de Trente et Rovereto retracent de moments clés de cette danse.

Lucinda Childs, Dance 1978

Conserver une trace, de Béjart à

Au fil des salles et de ce très riche parcours d’œuvres de toute nature, l’exposition offre quelques surprises réjouissantes, comme cet étonnant film en noir et blanc de 11 minutes, conservé à l’Institut national de l’audiovisuel, du ballet Le Teck. Si le film a été tourné en 1960, le ballet avait été créé en 1956 par pour la danseuse Michèle Seigneuret, sur le toit de la Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille. La danseuse y évolue autour d’une sculpture abstraite de Marta Pan, composée de deux éléments monumentaux articulés en bois de teck et métal et présentée sous l’écran de cinéma.

C’est aussi un film noir et blanc de 1978, Katema, qui introduit dans cette exposition le travail chorégraphique minimaliste de Lucinda Childs. La danseuse intègre dans les années 1960 le studio de . Elle y rencontre qui l’invite à participer à l’aventure de la Judson Church, principal creuset de l’abstraction chorégraphique dans les années 1970 à New York. L’égérie de la postmodern dance y poursuit une recherche sur le mouvement minimal et répétitif, accompagnée par les plus grands artistes de son temps, plasticiens ou compositeurs.

Figure également de la postmodern dance, la danseuse, chorégraphe et plasticienne Trisha Brown est célèbre pour sa danse continue et sa gestuelle fluide, construite autour d’une succession d’improvisations structurées. Formée auprès d’ et de John Cage, elle participe elle aussi à l’aventure de la Judson Church où elle poursuit dans le studio comme dans l’espace public sa recherche formelle vers une abstraction corporelle. L’exposition montre une de ses œuvres sur papier, résultat d’une performance avec des fusains placés entre ses pieds et ses doigts. Une belle allégorie de ce que peut être la trace…

Crédits photographiques : Loïe Fuller, La danse serpentine (film) © Centre Pompidou Audrey Laurans ; Lucinda Childs, Dance 1978 © N.Tileston

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Paris. Centre Pompidou. Jusqu’au 23 août 2021. Exposition « Elles font l’abstraction ». Commissaire générale : Christine Macel, conservatrice, cheffe du service création contemporaine et prospective. Commissaire associée pour la photographie : Karolina Lewandowska, directrice du musée de Varsovie, Pologne

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