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Innocence à Aix-en-Provence : la fabrique des monstres

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Aix-en-Provence. Grand Théâtre de Provence. 3-VII-2021. Kaija Saariaho (née en 1952) : Innocence, opéra en cinq actes sur un livret original en finnois de Sofi Oksanen (version multilingue d’Aleksi Barrière). Mise en scène : Simon Stone. Scénographie : Chloe Lamford. Costumes : Mel Page. Lumières : James Farncombe. Chorégraphie : Arco Renz. Avec : Magdalena Kožená, la Serveuse ; Sandrine Piau, la Belle-Mère ; Tuomas Pursio, le Beau-Père ; Liliana Faharani, la Fiancée ; Markus Nikkänen, Groom ; Jukka Rasilinen, le Prêtre ; Lucy Shelton, l’Enseignante ; Vilmä Jää, Étudiante 1, Markéta ; Beate Mordal, Étudiante 2, Lilly ; Julie Helga, Étudiante 3 ; Simon Kluth, Étudiant 4 ; Camilo Delgado Dias, Étudiant 5 ; Marina Dumont, Étudiant 6. Estonian Philharmonic Chamber Choir (chef de chœur : Lodewijk van der Ree). London Symphony Orchestra, direction musicale : Susanna Mälkki

« Je suis convaincu que le public va immédiatement s’emparer d’Innocence », avait déclaré , metteur en scène révélé à Bâle en 2016 dès sa première mise en scène d’opéra, une formidable Tote Stadt reprise par la suite à Munich et bientôt visible en DVD. La prophétie s’est réalisée pour le cinquième opéra de .

Programmée pour l’édition 2020, répétée jusqu’à sa générale piano, la création d’Innocence s’inscrit contre toute attente avec une logique providentielle dans l’édition 2021. La théorie du cygne noir (un événement aberrant qui entraîne deuil et reconstruction) énoncée dans Combattimento, autre spectacle riche de sens de la foisonnante édition d’Aix 2021, trouve dans Innocence sa plus parfaite illustration : inspiré de la tuerie de Tuusula, l’opéra ausculte l’avant et l’après d’un massacre au lourd bilan (sept élèves, la principale, le tueur) qui, en Finlande, en 2007, avait vu un adolescent exprimer par le meurtre sa haine de l’humanité. Innocence renvoie à Polytechnique, à Elephant, à Utøya 22 juillet, ces films au chevet des folies nées de cerveaux en lambeaux. À « l’âge bête » d’antan a succédé « l’âge de la bête» qui, de faits divers en faits divers, n’épargne ni la ville ni la campagne. Leur somme à tous, Innocence est un thriller à valeur d’exemple.

Le remarquable livret de Sofi Oksanen oscille entre deux temporalités : une noce dans une salle de convivialité d’aujourd’hui adossée au quotidien d’un lycée dix ans auparavant. La mariée ne sait pas que le frère de l’homme avec qui elle va passer sa vie fut l’auteur du massacre. C’est compter sans le « caillou dans la chaussure » d’une cérémonie huilée : la serveuse du banquet reconnaît immédiatement la famille où elle a été appelée in extremis à remplacer une collègue souffrante. Mère d’une des victimes du carnage, cette femme à la vie brisée va contraindre chacun à ré-ouvrir les yeux tout en dessillant ceux de la jeune épousée. Il apparaîtra progressivement que, comme dans un certain célèbre roman d’Agatha Christie, personne n’aura été innocent : ni le père transmettant dès le plus jeune âge le maniement des armes à son fils, ni la mère le laissant seul avec d’inquiétants jeux vidéo, ni l’enseignante qui avait bien remarqué que quelque chose clochait dans les rédactions de son élève, ni le prêtre qui avait préféré taire à ses ouailles la cruauté du futur assassin envers les animaux, ni la fille de la serveuse meneuse en chef de l’hallali contre un camarade au physique disgracieux, et encore moins le marié soi-même qui avoue in fine que son frère était un modèle pour lui, et même qu’il l’aime encore. Une fabrique collective de monstres ? Qui est responsable ? Tous coupables ! Un constat accablant.

Aussi dense que brève (1h45) avec ses cinq actes donnés sans entracte, la partition spectrale de , née de ses rencontres avec l’école française (Murail, Grisey), composée pour un grand orchestre de quatre-vingts musiciens (le somptueusement dirigé par la science fluide de ), immerge tous ses sortilèges au plus profond de psychés en déshérence d’humanité. La lenteur étouffante et le sur-place fascinant qui caractérisent une fois encore la manière de la compositrice s’accompagnent de bouffées cataclysmiques particulièrement accordées au dramatisme subit de certaines scènes. Elle inclut un chœur en voix off dont l’effet maximal est garanti par une spatialisation ad hoc. Les trois chanteurs de L’Amour de loin, les quatre d’Adriana Mater, la soliste d’Emilie, les deux de Only the sound remains ont cédé la place à une noce opératique de treize interprètes chargés par Saariaho de rejouer La Cène.

Quelques pointures lyriques partagent la vedette avec un chœur antique moderne de six étudiants dont les parties, globalement parlées, sont parfois tentées par le chant. Du côté adulte, un trio féminin dévasté ( hallucinante en serveuse hantée et jusqu’au-boutiste, lumineuse et bouleversante en mère voulant croire que le silence est le remède de l’horreur, Liliana Farahani, mariée déboussolée prête à tout par amour) affronte une pitoyable trinité masculine père/marié/prêtre ( géniteur inconscient, Markus Nykänen frère complice, Jukka Rasilainen ecclésiastique « pas de vague »). Complétant de façon poignante cette distribution adéquate, est l’enseignante dépassée, perdant ses certitudes au moyen d’un sprechgesang sans boussole. La meute adolescente est menée par Markéta, incarnée avec une candeur terrifiante par Vilma Jää que Saariaho gratifie d’une ligne flirtant avec le répertoire folklorique ; aux saluts, la jeune chanteuse recueillera quasiment autant d’applaudissements que sa mère de scène : .

, qui déclare vouloir donner aux mythes des allures contemporaines (son actuel Tristan aixois en est la démonstration passionnante) et aux drames contemporains des atours mythiques, n’y va pas pas quatre chemins pour marquer les esprits. Avec Chloe Lamford, il a opté pour le brillant dispositif d’un immense décor multi-pièces sur deux étages. Déjà en mouvement au lever de rideau, c’est un manège infernal aux pouvoirs de machine à remonter le Temps. Cette implacable machinerie arpente en tous sens la chronologie temporelle et révèle en les modifiant imperceptiblement à chaque fois, les pièces (hall, salle de mariage, de classe, cuisine, placard, toilettes…) des deux drames joués ou rejoués sous nos yeux. Une prouesse technique (les machinistes seront longuement fêtés au terme de la performance) qui n’en est pas qu’une, puisque son but est de donner littéralement à voir comment le passé peut gangrener le présent : peu à peu celui-ci (le mariage) se voit phagocyté par celui-là (le lycée). À la fin, le lycée international et ses pièces désertées griffées de sang a complètement dévoré la salle de convivialité qui à son tour n’est plus qu’un souvenir. Abaissant progressivement toutes ses cartes, ce spectacle-choc laisse sonné.

Un bref épilogue, rajouté à la demande de Kaija Saariaho, tente une note d’espoir : le fantôme de la fille morte demande à la mère vivante de la laisser tranquille. C’est la conclusion « optimiste » d’un « opéra thérapeutique » qui fait entendre neuf langues (anglais, finnois, tchèque, roumain, français, suédois, allemand, espagnol, grec) : un cosmopolitisme verbal et musical qui résonne comme une mise en garde à l’adresse des pays d’un Monde dont la tentation consumériste (et son corollaire : la garde des enfants confiés à la « nounou technologique ») est bien sûr tout sauf innocente.

Crédits photographiques © Jean-Louis Fernandez

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