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Les Écoles d’art américaines de Fontainebleau

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« Grande dame des programmes d’été hors frontières »[1], la Fondation des Écoles d’Art Américaines de Fontainebleau fête son centenaire. Une histoire reliée à la Première Guerre mondiale et au château de Fontainebleau.

« La légende du Conservatoire américain de Fontainebleau, enfant de la guerre et écrin précieux d’une belle aventure artistique en devenir »[2]

L’École naît de l’action de quatre hommes : le Général John Pershing (1860-1948), le compositeur (1870-1954), le chef d’orchestre (1862-1950) et le sous-préfet de Fontainebleau Maurice Fragnaud (1881-1943). Dans une France en reconstruction, la matinée du 26 juin 1921 se conclut sous le patronage de : « La France vous tend les bras. […] L’union intime de la France et de l’Amérique assurera le triomphe de la Paix sans laquelle les Arts ne sauraient fleurir. »[3] Le conservatoire sera présidé par de 1935 à 1937. Un enseignement de luxe international couplé d’une École des Beaux-Arts en 1923. En 1926, l’État entend l’importance d’une telle volonté artistique et scelle les deux entités sous le nom de Fondation des Écoles d’art américaines de Fontainebleau.

Très vite, (1887-1979) devient l’épicentre du conservatoire et prend sa direction en 1947 : « Christophe Colomb a découvert l’Amérique, en a révélé ses compositeurs. »[4].Aaron Copland, Quincy Jones, Astor Piazzola, Ron Altbach, Virgile Thomson, Louise Talma suivent les cours d’été ; Igor Stravinski, Mistislav Rostropovitch, Yehudi Menuhin, Arthur Rubinstein sont invités. Leonard Bernstein viendra donner une master-classe en sa mémoire en 1987, dans la salle du jeu de paume.

À la mort de Nadia Boulanger en octobre 1979, le compositeur Narcís Bonet lui succède à la direction du conservatoire, le chef d’orchestre Jean-Pierre Marty prend la suite de 1987 à 1993, avant le pianiste Philippe Entremont, 20 ans à la tête de l’école (1994-2013), puis Philippe Bianconi, de 2014 à 2017.

Après la disparition de Jean et Robert Casadesus, Nadia Boulanger et Gaby Casadesus, la célébrité de l’institution s’est doucement dissipée. La fondation s’adresse à une élite américaine qui intéresse moins les services publics. Et la situation des archives, classées seulement à partir des années 2010, confinés chez un notaire de la ville, freine la curiosité du milieu universitaire.

Cet univers renaît avec l’énergie d’une femme violoncelliste, directrice artistique des écoles depuis 2018, .

La stratégie du conservatoire est de proposer à ses élèves un environnement artistique imperturbable, le château de Fontainebleau, ses jardins, sa forêt. Les élèves travaillent en immersion totale dans une sorte de Poudlard de la musique. Souvent les professeurs ont été élèves à Fontainebleau, formant une chaîne logique de transmission du savoir.

Chaque semaine représente un stage avec une équipe différente de professeurs. Le croisement des pédagogies apporte aux musiciens un esprit de synthèse et d’adaptation. Les écoles partenaires sont américaines : Juilliard School, Curtis Institute of Music, Mannes School of Music, Manhattan School of Music, New England Conservatory… Le programme est ouvert à tous en ligne, avec un système de candidature exigeant (lettres de recommandation, œuvres imposées…).

Le conservatoire américain couve l’influence de la tradition française aux États-Unis. Le violoncelliste Paul Bazelaire (1886-1958) et le violoniste Lucien Capet (1873-1928), aujourd’hui Philippe Muller (violoncelle) et Gérard Poulet (violon), Ophélie Gaillard (violoncelle) et Stéphanie Marie-Degand (violon)… En piano, une chapelle bien spécifique, distincte de Marguerite Long ou Alfred Cortot, la famille Casadesus, réciproque au succès de Robert Casadesus sur la scène américaine, ami de Toscanini et Koussevitsky, actif à Tanglewood. Citons son fils Jean, et surtout sa femme Gaby qui aura tant œuvré pour les Écoles, jusqu’à sa disparition en 1999. Des liens culturels qui résistaient à « l’orbite germanique ».

La création sonore et visuelle

La Fondation organise son concours de composition. Le lauréat reçoit une bourse et la commande d’une œuvre créée à la session suivante en sa présence. Pour le Prix Ravel 2019, la commande du compositeur texan , Still, est créée à la Fondation des États-Unis en 2020. On ressent cette idée de tension graduelle entre le trio et le piano, dont le jeu alterne équilibre et déséquilibre des forces. Conflit qui se résout dans la dernière partie, le piano et le trio s’acceptant l’un l’autre. Métaphore de l’ambiance de Fontainebleau ? Des concours mais pas de compétition, des solistes et de la musique de chambre, du sonore et du visuel… En 2018, on retrouvait cette tension, de force et de gravité dans l’œuvre d’, Au cœur de l’oblique, jouée par , lauréate du Concours international de piano d’Orléans.

La faculté tient à familiariser le public avec les codes de la création contemporaine et à la musique classique en général. Depuis quelques années, encadre un concert des professeurs avec un esprit bon enfant.

L’École des Beaux-Arts créée en 1923, enseigne à des étudiants architectes des disciplines complémentaires (acoustique, scénographie, bio-mimétisme…) pour comprendre comment l’architecture se nourrit de la matière musicale. Avec une paire de professeurs différente chaque semaine, l’école porte, à l’identique de sa grande sœur, une histoire pédagogique incroyable (Jacques Carlu, Jean-Paul Allaux…). Une performance avec les musiciens dans les jardins du Château clôture chaque session – une volonté de Marion Tournon-Branly (1924-2016), fer de lance des programmes d’architecture dès 1975, de réunir les disciplines. Comme le rappelle Catherine Massip, la même année, Nadia Boulanger demandait à de composer un Concerto pour la main gauche qui accompagna la projection audiovisuelle de l’architecte Anne-Marie Delangle[6].

Nous revient en mémoire le mot de Nadia Boulanger citant Tocqueville : « Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres »[7]. Et c’est bien à cette figure de Janus, ce dieu au double regard, aussi intéressé par le passé que par le futur, que l’on pourrait attacher l’image de ces écoles, dont la mission musicale s’accompagne au mois de juillet, pour la quatrième édition cette année, d’un festival des Écoles d’Art Américaines.

[1] Thérèse Casadesus Rawson, Ibid, p.13

[2] Alexis Galpérine, Les Écoles d’art américaines de Fontainebleau, Éditions Gourcuff-Gradenigo, 2021, Paris, p.40

[3] Cité par Alexis Galpérine, Ibid, p.44

[4] Bruno Mantovani, Ibid, p.182

[6] Catherine Massip, Ibid, p.156

[7] De la démocratie en Amérique, 1835.

Crédits photographiques : © François Bibonne 

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