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Retour à la scène bruxelloise pour Alain Altinoglu et l’Orchestre symphonique de la Monnaie

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Bruxelles. Bozar. Grande salle Henry Lebœuf. 5-IX-2021. César Franck (1822-1890) : Le Chasseur maudit M. 44. Maurice Ravel (1875-1937) : Concerto pour piano et orchestre en sol ; Boléro. Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Le Carnaval des animaux, grande fantaisie zoologique pour deux pianos et petit ensemble. Cédric Tiberghien, piano (Ravel, Saint-Saëns) ; Orchestre symphonique de la Monnaie ; Alain Altinoglu, piano (Saint-Saëns) et direction

L’, en forme olympique, sous la direction d’, retrouve à la fois son public et la salle Henry Leboeuf pour inaugurer sa saison symphonique et lancer les activités musicales de Bozar-Bruxelles.


C’est un Alain Alltinoglu athlétique, le pas preste et le geste léger qui gagne à la cravache le pupitre et qui, avant de lever la baguette, adresse quelques mots bien sentis à un public aussi nombreux que possible – au vu du protocole sanitaire encore strict dicté par un contexte viral bruxellois toujours incertain. Les seuls quatre premiers mots « Vous nous avez manqués » en sont ponctués d’une très spontanée et frénétique salve d’applaudissements. Mais, aussi le chef français explique, comment par ce programme belgo-français transgénérationnel, il veut rendre hommage aux jubilaires de la saison (, ) tout en laissant une large place à son cher avec deux de ses œuvres les plus populaires, idéales pour ce concert de retrouvailles.

«Le Chasseur Maudit » l’un des ultimes poèmes symphonique de , inspiré par la ballade de Gottfried Bürger, ouvre les débats, lancé par un rutilant appel de cors – splendidement énoncé par un quatuor très en verve. en propose une vision à la fois dramatiquement engagée, rythmiquement affutée et aussi analytique que discursive et épique. Le directeur musical résout avec une science éprouvée les difficiles problèmes d’équilibre entre cordes (somptueuses , comme souvent) et petite harmonie (aux pupitres considérablement rajeunis) fruitée, incisive et disciplinée. Par cette vision drue et impérieuse, l’œuvre ainsi fouettée se révèle à la fois héritière lisztienne (le chromatisme insistant) et wagnérienne (ces cuivres imposants, ces leitmotive directement issus de la Walkyrie !) que prémonitoire des chefs-d’œuvre « français » à venir dans cette esthétique illustrative quasi expressionniste (on songe à l’Apprenti sorcier de Dukas, bien sûr, mais aussi au méconnu Horace Victorieux d’Honegger).

Le Concerto en sol de , donné avec le concours de , n’appelle sans doute pas les mêmes éloges. Lancé assez timidement par une trompette quelque peu crispée, l’Allegramente se cherche beaucoup et s’égare parfois. Si au fil des sections plus lentes de ce mouvement composite, le soliste, à la sonorité aussi enjôleuse que cristalline, fait montre d’une préciosité presque dandie, usant des sortilèges d’un élégant parfumeur, il semble parfois à la peine dans les passages plus prestes : tous les « raccords » intersectionnels de ce difficile temps liminaire semblent grippés, comme si le chef, pourtant métrique et précis, imposait des ruptures de tempi que le pianiste ne suivait que laborieusement. Le presto final, avec sa « partie de chasse » organisée entre clavier et vents solistes file cahin-caha, aussi insaisissable et parfois difficultueusement articulé, avec une coda presque exsangue côté soliste. Reste l’Adagio assai, qui demeure un miracle de retenue chambriste, et de complicité entre soliste et chef enfin trouvée. justement linéaire et sans aucune affectation, y énonce son long solo augural avec une exquise pudeur et une distinction presque mozartienne, ou s’avère à la réexposition de la mélodie infinie un partenaire attentif aux nombreuses interventions des bois, notamment lors du sublime solo de l’impeccable cor anglais de Lode Cartrysse.

Après un court changement de plateau, Alain Altinoglu, à la fois soliste et chef, reprend la parole pour se féliciter de la présence nombreuse d’un (très) jeune public, venu « découvrir » l’orchestre par le truchement du Carnaval des animaux, la presque trop célèbre fantaisie zoologique de ; il souhaite à nos chères têtes blondes bien des plaisirs avec ces évocations musicales des rugissements du lion, du can-can très ralenti des tortues, ou de la présence bizarre de deux drôles de bêtes : ces pianistes ânonnant leurs gammes avec force fausses notes et décalages. Nous sommes aussi de la sorte invités à applaudir, en grands enfants que nous sommes tous, quand bon nous semblera !

Cette interprétation se révèle pétrie d’humour (coqs et poules, personnages à longues oreilles, avec des violons très coquins); ailleurs, la complicité des deux pianistes avec le petit orchestre fait merveille, avec un Cédric Tiberghien enfin détendu et pleinement présent. Une sobre mise en espace se révèle par moment hilarante : le coucou reste caché en coulisses, le contrebassiste-éléphant Robbie Hellijn est fêté comme un grand champion à la fin de son solo, Mais ailleurs sont aussi au rendez-vous la magie sonore de l’aquarium, la légèreté duveteuse de la volière, et surtout la poésie ductile d’un magnifique cygne, donné par un Georgi Anichenko en totale apesanteur, longuement et justement ovationné.

Enfin, pouvait-on rêver meilleure conclusion pour cet après-midi que le célébrissime et inusable Boléro du sorcier Ravel autre partition d’initiation à l’orchestre. Au-delà de la simple répétition du célèbre thème et de son ombrageuse réplique, et au-delà de la mise en valeur d’une étincelante « écurie » de solistes souvent impeccables (flûtes, clarinettes, saxophones) voire carrément irrésistibles (le premier trombone), Alain Altinoglu se révèle à la fois un orfèvre par l’attention apportée aux détails de l’orchestration (entre autres exemples le magique neuvième énoncé avec le cor solo flanqué des partiels à la douzième et à la quinzième des deux picolos, superbement équilibré) et un gestionnaire de la tension dans la durée et dans la répétition : il donne à cette œuvre à priori triomphale une version certes ivre d’hédonisme sonore mais aussi une aura tragique à la fois par le maintien inexorable du tempo et par cet irrépressible crescendo d’orchestre, vraiment écrasant dans la coda, et menant par un bref écart de tonalité à la prévisible « catastrophe » finale.

Le chef, prolongé à la Monnaie jusqu’en 2025, et tout fraichement promu directeur musical de l’orchestre symphonique de la radio de Francfort s’avère décidément l’une des baguettes les plus passionnantes de cette génération aujourd’hui quarantenaire.

Crédit photographique : Alain Altinoglu © La Monnaie

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Bruxelles. Bozar. Grande salle Henry Lebœuf. 5-IX-2021. César Franck (1822-1890) : Le Chasseur maudit M. 44. Maurice Ravel (1875-1937) : Concerto pour piano et orchestre en sol ; Boléro. Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Le Carnaval des animaux, grande fantaisie zoologique pour deux pianos et petit ensemble. Cédric Tiberghien, piano (Ravel, Saint-Saëns) ; Orchestre symphonique de la Monnaie ; Alain Altinoglu, piano (Saint-Saëns) et direction

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