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Une nouvelle écoute à Musica

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Strasbourg. Festival Musica.
18-IX-2021. 11h. Halles citadelle : Hans Abrahamsen (né en 1952) : Schnee, dix canons pour neuf instruments. Ensemble Recherche
15h. Friedenskirche de Kehl : Œuvres de Hildegarde von Bingen, Élisabeth Jacquet de La Guerre, Francesca Caccini, Barbara Strozzi, Beatriz de Dia, Clara Olivares. Ensemble Intercolor
20h. TNS : Rothko untitled #2 ; création et mise en scène Claire Ingrid Cottanceau et Olivier Mellano

19-IX-2021. Halles Citadelle. Clara Olivares (née en 1990) : Murs et racines ; Kaija Saariaho (née en 1952) : Terra memoria ; Christophe Bertrand (1982-2013) : Quatuor II ; Quatuor Adastra

Transversalité des genres et nouvelles propositions continuent de nourrir l’affiche de Musica. Pour sa troisième édition à la tête du festival strasbourgeois, Stéphane Roth envisage une programmation qui s’ouvre aux performances, aux arts plastiques et arts sonores au sens large du terme.


On ne saurait d’ailleurs comment définir cet objet artistique sans bords proposé dans la salle du Maillon par l’Allemand Alexander Schubert, tout à la fois concepteur, compositeur, metteur en scène et virtuose du codage informatique. Un storyboard d’une durée de sept heures est entièrement programmé, au niveau des textes, de la musique comme des images et de la lumière, un cycle qui se répète trois fois dans un flux continu de 35 heures et 34 minutes. Le public y accède par petits groupes, revêtu d’un manteau de pluie transparent et traversant d’abord une salle totalement nue, sorte de mise en condition un peu brutale (la musique est à très haut-voltage) avant d’entrer dans le « sanctuaire », lieu de spiritualité et de rituel comme l’entend son concepteur. Images virtuelles et lumière opèrent dans cette vision en 3D d’une nature alternative autant que luxuriante où performeurs et danseurs semblent reproduire une cérémonie étrange. Ni transats ni autres positions confortables n’ont été prévus pour vivre cette immersion totale dont on aurait volontiers fait l’expérience des sept heures si les conditions avaient été plus favorables.

Immersive elle aussi mais beaucoup moins ambitieuse, Rothko,untitled #2 produit par le TNS est l’œuvre de la plasticienne et actrice et du compositeur/guitariste . La conception épurée semble lointainement inspirée du Rothko Chapel de Morton Feldman (pour alto, ensemble vocal et percussion) sans parvenir à cette intense transfert d’inspiration qui relie la toile à la performance scénique chez l’Américain. Le spectacle son et lumières (celles de Fabrice Le Fur) est monté autour du Poème de la chapelle Rothko de John Taggart, traduit par Pierre Alféri et Emmanuel Hocquard. Il est dit par dont la manière litanique et répétitive – « Rouge condensé par noir rouge rendu / dense par noir » – s’inscrit sur les nappes sonores très réverbérées de la guitare électrique dans un espace sombre filtrant les couleurs dominantes du célèbre tableau. Mais ni les interventions de la danseuse (Akiko Hasegawa) ni celle du trio vocal (les « voix imaginaires » d’Adèle Carlier, Isabelle Deproit et Christophe Gires) dont la polyphonie étrange a été réalisée « quasi mathématiquement », confie Mellano, ne parviennent véritablement à créer ce lien organique pour relier les mondes de la peinture, du texte et de la musique dans un espace de représentation où l’on finit par s’ennuyer.

La salle de la Bourse étant en réfection, c’est aux Halles Citadelle qu’ont lieu cette année les concerts de onze heures. Ils filent la même thématique tournée vers la nature et le propos environnementaliste.


« The snow is dancing », pourrait-on dire, pour paraphraser Debussy, dans Schnee (Neige), une pièce instrumentale emblématique de faisant écho à son opéra La Reine des neiges (on y entend les mêmes grelots) présenté par l’Opéra du Rhin. Fasciné par les nombres et la combinatoire secrète (comme chez Bach cette fois), le compositeur danois écrit dix canons pour neuf instruments (l’ de Freiburg), une musique minimaliste, au bord du silence parfois, dont le dispositif instrumental est constamment repensé avec un raffinement extrême des alliages sonores. Le bruit blanc du frottement sur la peau exécuté par le percussionniste au centre du plateau tend vers cette atmosphère ouatée des paysages de neige qui filtre la résonance. Le temps long sur lequel s’inscrivent les lignes du contrepoint n’est pas loin d’évoquer le « tintinnabuli » de son collègue nordique Arvo Pärt.

Le lendemain, aux Halles Citadelle toujours, le quatuor strasbourgeois Adastra, fondé en 2013, met au cœur de son programme Terra memoria (2006), pièce superbe de au lyrisme contenu dont les jeunes interprètes communiquent la puissance du geste et la force expressive. Ils s’engagent sans compter dans Murs et racines, le quatuor tout récent (2021) de , jeune compositrice strasbourgeoise portée par cette édition 2021. L’exploration sonore tous azimuts entretient l’énergie du geste et la tension de l’écoute au détriment peut-être de la trajectoire que l’on peine à discerner. Quant au Quatuor II (2010) de , aussi court que redoutable, il met au défi les quatre musiciens par la virtuosité déployée, la rapidité des contrastes et l’exigence folle des tempi, dans une insécurité permanente que les Adastra bravent avec vaillance.

Strasbourgeois lui aussi et né en 2015, l’ investit la Friedenskirche de Kehl, la ville allemande limitrophe où France Musique a posé ses micros. Intercolor est une réunion joyeuse de six filles jouant la musique des dames du passé comme celles d’aujourd’hui via une formation instrumentale atypique : violon ou alto, saxophones, clarinettes ou duduk, cymbalum, accordéon et électronique. Le mélange savant fonctionne à merveille dans les pièces au programme où voisinent Hildegarde von Bingen, Elisabeth Jacquet de la Guerre, Barbara Strozzi, Beatriz de Dia et . Le cymbalum officie comme un clavecin, le saxophone soprano évoque quelques cornet à bouquin ou hautbois d’amour, l’accordéon penche davantage vers les cordes pour en nourrir la texture ou assure le bourdon comme dans cet arrangement percussif autant qu’irrésistible de la chanson de la Caccini. À l’affiche également, une autre pièce de , Fusion des fêlures, combinant à sa manière les couleurs de l’ensemble, entre finesse des textures, nervosité du geste et matière bruitée. La qualité de jeu au sein de l’ensemble est remarquable, alliant justesse des articulations et soin de l’équilibre sonore : autant d’atouts pour donner à d’autres compositeurs l’envie d’écrire pour cette jeune phalange en résidence cette année auprès de l’Ensemble Linea.

Crédits photographiques : photo 1 © Musica ; photo 2 © Félicien Cottanceau ; photo 3 et 4 © Philippe Stirnweiss

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Strasbourg. Festival Musica.
18-IX-2021. 11h. Halles citadelle : Hans Abrahamsen (né en 1952) : Schnee, dix canons pour neuf instruments. Ensemble Recherche
15h. Friedenskirche de Kehl : Œuvres de Hildegarde von Bingen, Élisabeth Jacquet de La Guerre, Francesca Caccini, Barbara Strozzi, Beatriz de Dia, Clara Olivares. Ensemble Intercolor
20h. TNS : Rothko untitled #2 ; création et mise en scène Claire Ingrid Cottanceau et Olivier Mellano

19-IX-2021. Halles Citadelle. Clara Olivares (née en 1990) : Murs et racines ; Kaija Saariaho (née en 1952) : Terra memoria ; Christophe Bertrand (1982-2013) : Quatuor II ; Quatuor Adastra

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