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La Reine des neiges de Hans Abrahamsen enchante la scène strasbourgeoise

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Strasbourg. Opéra National du Rhin. 15-IX-2021. Hans Abrahamsen (né en 1952) : La Reine des neiges, opéra en trois actes sur un livret de Hans Abrahamsen et Henrik Engelbrecht d’après le conte de Hans Christian Andersen. Traduction en anglais : Amanda Holden. Conception : Grégoire Pont et James Bonas. Mise en scène : James Bonas. Vidéo et animations : Grégoire Pont. Scénographie et costumes : Thibault Vancraenenbroeck. Lumières : Christophe Chaupin. Marionnettiste : Loïc Nebreda. Avec : Lauren Snouffer, Gerda ; Rachael Wilson, Kay ; Helena Rasker, la Grand-mère, la Vieille Dame, la Finnoise ; David Leigh, la Reine des neiges, le Renne, l’Horloge ; Michael Smallwood, la Corneille de la forêt ; Théophile Alexandre, la Corneille du château ; Floriane Derthe, la Princesse ; Moritz Kallenberg, le Prince ; Dilan Ayata et Emmanuelle Schuler, solistes. Chœur de l’Opéra national du Rhin et Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Robert Houssart

Fasciné par les paysages de neige autant que par les territoires du rêve, le compositeur danois s’empare du conte d’Andersen La Reine des neiges pour écrire son premier ouvrage lyrique et embarque petits et grands dans les sphères du merveilleux.


La Reine des Neiges
donnée en création française fait l’ouverture de saison de l’Opéra du Rhin auquel s’associe comme chaque année le festival Musica de Strasbourg. Créé en danois en octobre 2019, l’opéra est traduit en anglais la même année et fait l’objet d’une nouvelle version scénique à Munich. La troisième production, en anglais toujours, sur la scène strasbourgeoise, témoigne de l’intérêt des maisons d’opéra pour un sujet dont la lecture à plusieurs niveaux peut s’adresser à tous les publics. Abrahamsen en conçoit le livret au côté de Henrik Engelbrecht, conservant les sept étapes du voyage de Gerda partie à la recherche de son plus cher compagnon Kay. Ce dernier, blessé par un éclat de verre (le miroir du diable qui s’est brisé), a été enlevé par la Reine des Neiges qui lui fait oublier le monde qu’il a connu et dont le baiser lui a glacé le cœur.

L’orchestre pléthorique (85 musiciens) placé en fond de scène est inclus dans une mise en scène et en images confiée au binôme et . La vidéo est projetée sur un rideau transparent fait de chaines spéciales (et favorisant les effets spéciaux) tandis que les images animées (les flocons de neige tombent en rangs serrés) interagissent avec les personnages et engendrent un décor virtuel en 3D tout de féerie. Elles donnent à chacune des étapes du voyage, qui évolue au rythme des saisons, son espace et sa part d’illusion. L’arrivée de la Reine des neiges (barbe et jupe longue de tulle blanc) est spectaculaire, descendant des cintres via les machineries comme les dieux de la mythologie (Wotan peut-être ?) avant d’y remonter avec Kay. Nordiques autant que pittoresques, les costumes signés Thibault Vancraenenbroeck, qui assure également la scénographie, louvoient entre authenticité scandinave et monde fantastique.

Sans jamais recourir aux citations, Abrahamsen multiplie les références et clins d’œil aux contes et légendes du répertoire opératique : L’enfant et les sortilèges bien évidemment en la présence des deux Corneilles et de l’Horloge mais aussi l’Orfeo en convoquant le chœur des ombres, Siegfried à travers les sonneries du cor (prélude du troisième acte), La Flûte enchantée, cet autre conte initiatique et philosophique où Tamino, comme Gerda, doit surmonter maintes épreuves pour parvenir à ses fins, etc. ; autant d’allusions évacuant le pathos et distillant tout à la fois distance et humour dans le texte comme dans la musique.


Aux dires du compositeur, c’est sa pièce Schnee (Neige), dix canons pour neuf instruments (à l’affiche du festival Musica), qui lance l’écriture du livret de La Reine des neiges en 2008. Mais ce n’est qu’après Let me tell you pour soliste et orchestre écrit en 2013 pour la voix de Barbara Hannigan (celle qui « l’ouvre à la vocalité ») qu’il débute la composition de l’opéra : écriture du timbre, des textures et des registres, la musique que conçoit Abrahamsen est celle du temps long, immersive et suggestive, qui tisse de grandes trames animées, filtre la matière (le son du givre avec les harmoniques de violon et la percussion scintillante dès le début) ou l’agrandit jusqu’à la plénitude orchestrale. De très belle facture également, des interludes nous font passer d’une scène à l’autre tandis que les lignes du décor se métamorphosent. La partition est restituée avec beaucoup de délicatesse et de raffinement par l’ sous la direction de , qui était déjà sur le podium pour la création de l’ouvrage.

La vocalité s’accorde à la temporalité de l’orchestre, souvent étrangère à la prosodie et parfois d’un débit très étiré (celui du Renne dans le troisième acte) sauf quand Abrahamsen recourt à la chanson populaire ; celle de Gerda (Lauren Snouffer) racontant une histoire à Kay au début de l’acte I est de la plume même du compositeur ! Pensée pour la voix d’Hannigan et ses aigus stratosphériques, la partie de Gerda est particulièrement exigeante, favorisant les lignes brisées et les sauts d’intervalles virtuoses. Lauren Snouffer ne démérite pas, assumant ce rôle écrasant avec vaillance et engagement. Son air « du froid » (ice cold) dans le troisième acte, soutenu par les voix « des trembleurs » (le chœur de l’OnR préparé par Alessandro Zuppardo) est une des plus belles pages de la partition. Non moins expressive et d’une fraicheur touchante, la mezzo incarne le compagnon Kay qui va disparaître le temps du deuxième acte. Impressionnant tant physiquement que vocalement (ampleur et grain sombre du timbre), la basse David Leigh assume trois rôles, La Reine des Neiges, le Renne qui fait voyager Gerda sur son dos et l’Horloge déjà citée, mesurant le temps à la fin de l’opéra. Polyvalent également, le contralto chaleureux d’ sert, d’une scène à l’autre, la Grand-mère, la Vieille dame et la Finnoise. Les deux Corneilles sont fort attachantes, celles du ténor et du contre-ténor . Quant au Prince et à la Princesse, ce sont deux marionnettes toutes blanches, actionnées par la soprano et le ténor , deux voix qui se joignent aux Corneilles et à Gerda dans un sublime quintette au début de l’acte III portant l’héroïne au sommet de sa tessiture.

Crédits photographiques : © Klara Beck / Opéra national du Rhin

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Strasbourg. Opéra National du Rhin. 15-IX-2021. Hans Abrahamsen (né en 1952) : La Reine des neiges, opéra en trois actes sur un livret de Hans Abrahamsen et Henrik Engelbrecht d’après le conte de Hans Christian Andersen. Traduction en anglais : Amanda Holden. Conception : Grégoire Pont et James Bonas. Mise en scène : James Bonas. Vidéo et animations : Grégoire Pont. Scénographie et costumes : Thibault Vancraenenbroeck. Lumières : Christophe Chaupin. Marionnettiste : Loïc Nebreda. Avec : Lauren Snouffer, Gerda ; Rachael Wilson, Kay ; Helena Rasker, la Grand-mère, la Vieille Dame, la Finnoise ; David Leigh, la Reine des neiges, le Renne, l’Horloge ; Michael Smallwood, la Corneille de la forêt ; Théophile Alexandre, la Corneille du château ; Floriane Derthe, la Princesse ; Moritz Kallenberg, le Prince ; Dilan Ayata et Emmanuelle Schuler, solistes. Chœur de l’Opéra national du Rhin et Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Robert Houssart

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