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Week-end houleux à la Philharmonie de Paris

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Paris. Philharmonie-Cité de la Musique. Festival d’Automne.
5-XI-2021. Georges Crumb (né en 1929) : Kronos-Kryptos, quatre tableaux pour quintette de percussions ; Charles Ives (1874-1954) : Three places i, New England, pour ensemble ; Enno Poppe (né en 1969) : Prozession pour grand ensemble. Ensemble Intercontemporain ; direction : Matthias Pintscher
6-XI-2021 : Grande Salle Pierre Boulez. Steve Reich (né en 1936) : Tehillim pour voix et ensemble ; Traveler’s Prayer pour voix et ensemble ; Music for 18 Musicians. Synergy Vocals ; Colin Currie Group ; direction : Colin Currie

A l’instar des figures américaines que sont George Crumb et , l’Allemand embarque l’auditeur dans de nouvelles aventures du son avec la création française de Prozession, avant une soirée avec notamment Music for 18 Musicians.

Le concert de l’ dirigé par s’inscrit tout à fois dans le Festival d’Automne et dans le week-end « Pionniers américains » de la Philharmonie, la première partie affichant deux pièces d’outre-Atlantique aussi colorées qu’originales qui arpentent des espaces inédits.

Kronos-Kryptos (Le secret du temps) est une pièce récente de George Crumb (92 ans !) convoquant les seules percussions, un domaine qu’il a expérimenté en pionnier et a considérablement enrichi en termes d’instruments et de techniques de jeu. L’instrumentarium occupe tout le plateau de la Cité de la musique et sollicite cinq percussionnistes dirigés par . Les quatre « tableaux » de la partition sont autant de paysages sonores privilégiant une qualité singulière de la percussion : l’éclat des métaux résonnants irradie le premier mouvement, Aube pascale, avec cloches tubes, crotales et glockenspiel. Les sonorités sont comme submergées et le monde englouti dans Barcarolle fantomatique où le gong d’eau avec ses remous profonds parfait le décor. Peaux et bois se déchainent dans Tambours de l’Apocalypse, rehaussés des voix galvanisantes des musiciens tandis que le charme opère, à la faveur d’alliages subtils de sonorités et la présence parcimonieuse des steel-drums, dans Écho des Appalaches : un nocturne peuplé de bruits de nature et de voix chuchotées restitué avec une rare délicatesse par les interprètes sous la direction attentive de Matthias Pintscher.

Plus dépaysante encore et ô combien surprenante, par le cheminement inattendu du discours, est le triptyque de l’iconoclaste , Three Places in new England datant de 1929. La pièce est écrite au départ pour grand orchestre puis réduite au format de chambre et créée en 1931. Il y a, semble-t-il, un plaisir chez l’Américain à surprendre et peut-être à jouer avec l’attente des auditeurs. La batterie est toujours prête à surgir, rythmant ces hymnes et fanfares entendues par bribes qui hantent toute la musique de l’américain : superposition de strates sonores autonomes (les vents au-dessus des cordes), jubilation des cuivres aussitôt filtrés, contrastes de volumes entretenant un jeu permanent avec le temps et l’espace. La conduite est chaotique et la manière virtuose, assumée avec une aisance déconcertante par les interprètes.

Prozession d’ perpétue l’aventure du son bien au-delà des deux pièces précédentes. Approchant les soixante minutes, l’œuvre hors norme relève du cérémonial, décrivant une trajectoire balisée par des gestes et des signaux qui en organisent le rituel. Ainsi neuf sections s’enchaînent-elles, toutes amorcées par un duo instrumental (violon et flûte, alto et hautbois, saxophone alto et violoncelle, trombone avec sourdine et guitare électrique, etc., entrainant dans son sillage d’autres instruments qui texturent l’espace par vagues sonores, au gré d’un processus d’accumulation familier du compositeur ; tout comme l’univers microtonal qu’il sonde ici jusqu’au huitième de ton à la faveur de deux orgues électriques/synthétiseurs et de la guitare électrique. Dans la musique d’, totalement affranchie du monde tempéré, le son bouge, l’intonation fluctue, la ligne oscille, s’infléchit et glisse, évoquant les conduites des musiques de tradition orale. Très étonnante également est la présence de la percussion (peaux et bois à hauteur indéterminée) réalisant durant la première moitié de l’œuvre une structure temporelle autonome, une trame rythmique qui semble parfois narguer ses partenaires mélodiques. Le climax presque violent, trompettes hurlantes sur le déferlement des peaux, intervient au mitan de l’œuvre et signe l’arrêt de la percussion et la perte de repères temporels. On plonge alors dans les registres abyssaux de la contrebasse d’archet et la clarinette contrebasse rejointes par la voix granuleuse du trombone, conférant à cet instant privilégié une dimension plus théâtrale, proche d’un Sciarrino. La dernière section est beaucoup plus longue et quasi extatique, confiée d’abord aux cordes puis aux deux orgues électriques qui installent une douce oscillation de deux accords. Le processus à évolution lente est toujours actif, conduisant les sonorités vers la saturation, ce bruit blanc obtenu sur la peau de la timbale qui précède le silence.

« Je veux écrire une musique qui n’existe pas », nous dit Enno Poppe qui, dans Prozession, met en scène le rapport entre l’individu (une partie soliste pour chaque musicien) et le collectif (son intégration au sein de l’ensemble), rejoignant la dimension du rituel à l’instar des musiques traditionnelles vers lesquelles le compositeur ne cesse de tendre l’oreille.

Back in América

Le lendemain, ce sont les collectifs britanniques et qui investissent le plateau de la Grande Salle Pierre Boulez pour une soirée affichant une création française du minimaliste américain et deux de ses pièces désormais célèbres, Tehillim et Music for 18 musicians.

Tehillim (Psaumes en hébreu) de 1981 réunit quatre voix féminines, un petit ensemble instrumental (incluant deux orgues électriques) et six percussions, claviers, maracas, petits tambours et battements de main (clapping music) sous la direction de Colin Curie. La section rythmique se modifie à chaque séquence, les cordes assurant les tenues sous les voix quand les instruments mélodiques doublent voire relaient momentanément les quatre chanteuses. Car ce sont les vedettes, chantant le plus souvent en canon sur des psaumes choisis par Reich dont le texte imprime son rythme à la musique. Au mouvement central faisant dialoguer les voix et les instruments (la justesse des cordes est approximative), on préfèrera les deux parties extrêmes beaucoup plus séduisantes et jubilatoires.

Plus recueilli, Traveler’s Prayer convoque deux ténors et deux sopranos chantant trois courts passages de la Genèse, de l’Exode et des Psaumes. Cette nouvelle pièce affirme une troisième manière (à l’instar d’un Stravinsky) chez l’Américain qui se tourne désormais vers la musique sacrée. Exit les motifs répétitifs et la dimension rythmique ; restent ici les canons (par mouvement contraire comme chez Machaut), les voix étant soutenues par les cordes augmentées d’un piano et de deux vibraphones : hiératique et un rien austère.

Achevée en mars 1976, Music for 18 Musicians est sans doute l’œuvre la plus puissante de Steve Reich, par l’énergie qu’elle propulse et la sophistication de son fonctionnement. La richesse du dispositif, deux clarinettistes jouant aussi de la clarinette basse, deux cordes frottées (violon et violoncelle), quatre chanteuses micros en main, quatre pianos droits, trois marimbas, deux xylophones et un vibraphone est inédite. Précisons également que la pièce n’est pas dirigée, les musiciens réagissant aux signaux mélodiques donnés par le vibraphone, comme dans le gamelan avec le tambour, note Steve Reich. L’œuvre est longue (une petite heure) et la pulsation inexorablement maintenue par les instruments à mailloches (marimba et xylophone) ainsi que les pianos, un challenge à haute tension pour les percussionnistes. La séduction (l’idée de génie!) vient de cette autre temporalité amenée par les voix et les clarinettes, sorte de remous aquatique et réverbérant lié à la respiration des chanteuses et musiciens s’inscrivant sur les stries régulières des claviers. Les motifs mélodiques se greffent sur le temps pulsé tandis que l’harmonie se transforme au gré des différents accords (onze au total). Rompus à l’exercice – la pièce est inscrite à leur répertoire – l’ensemble ( et ) est exemplaire, efficace autant qu’endurant, menant à terme cette musique envoûtante et immersive dont chacun fait sa propre expérience d’écoute.

Crédits photographiques : et Philharmonie de Paris

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5-XI-2021. Georges Crumb (né en 1929) : Kronos-Kryptos, quatre tableaux pour quintette de percussions ; Charles Ives (1874-1954) : Three places i, New England, pour ensemble ; Enno Poppe (né en 1969) : Prozession pour grand ensemble. Ensemble Intercontemporain ; direction : Matthias Pintscher
6-XI-2021 : Grande Salle Pierre Boulez. Steve Reich (né en 1936) : Tehillim pour voix et ensemble ; Traveler’s Prayer pour voix et ensemble ; Music for 18 Musicians. Synergy Vocals ; Colin Currie Group ; direction : Colin Currie

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