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L’Isola disabitata à Dijon : l’île du rêve

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Dijon. Auditorium. 27-XI-2021. Joseph Haydn (1732-1809) : L’Isola disabitata, action théâtrale en deux parties sur un livret de Pietro Metastasio. Mise en scène, décors, lumières et vidéo : Luigi De Angelis. Costumes : Chiara Lagani. Avec : Ilanah Lobel-Torres, soprano (Costanza) ; Tobias Westman, ténor (Gernando) ; Andrea Cueva Molnar, soprano (Silvia) ; Yiorgo Ioannou, baryton (Enrico). Orchestre de musiciens issus de l’Académie de l’Opéra national de Paris, des formations supérieures de l’Ecole Supérieure de Musique Bourgogne-Franche-Comté, du CNSMD de Paris, du CNSMDde Lyon et de la Haute École de Musique de Genève, direction : Fayçal Karaoui

Bien que monté avec beaucoup de soin par l’Opéra de Dijon, L’Isola disabitata pose à nouveau la question récurrente : soumis à rude concurrence, les opéras de Haydn peuvent-ils traverser le temps ?


Un opéra ? Non : une azione teatrale, et même une « opérette » selon Haydn lui-même.

Sur une île déserte (de Marivaux à Defoe, thème en vogue au XVIIIe siècle), un quatuor d’amants se perd, se cherche, et, sans divulgâcher le livret passe-plat de Métastasio, se retrouve. On a connu plus palpitant en terme d’enjeux.

« La perfection d’une sérénade apollinienne », « C’est une œuvre extraordinaire ». Comme l’on aimerait partager la passion de Leonardo García Alarcón pour L’Isola disabitata… Pas sûr que ce dernier, testé positif à certain coronavirus, et placé à l’isolement comme les héros qu’il devait faire vivre sur la scène dijonnaise, eût fait mieux que appelé in extremis à sauver la dernière semaine de répétitions du spectacle replié pour deux représentations (et sans dommages apparents) dans la fosse de l’Auditorium, après avoir été planifié pour cinq soirées dans l’intimité de celle du Grand Théâtre. Le discours musical affiche l’allant lumineux du grand chef argentin ainsi qu’une indiscutable cohésion, ce qui n’est pas donné d’emblée pour une phalange hétérogène puisée à cinq sources (Bourgogne-Franche-Comté, Paris, Lyon, Genève), alors que celle pour laquelle Haydn avait, en 1779, composé L’Isola disabitata, réunissait à Esterháza (là où Haydn créa, sur vingt années, 17 de ses 18 opéras devant le très demandeur Prince Esterházy), des instrumentistes qui avaient au contraire l’habitude de jouer ensemble.

Mis en scène (une diva assoupie dans sa loge s’échappe en rêve sur une île mystérieuse avec ses questionnements intimes en miroir du spectacle dans lequel elle va jouer), scénographié (un quadrilatère sophistiqué de quatre rideaux à claire-voie montés sur rails qui, avançant et reculant, créent la forêt d’un espace mental en faisant également office d’écran géant), mis en lumières (un jeu d’orgues inventif en invité de luxe) et en vidéo (on s’envole dans les airs au dessus de l’Opéra de Dijon pour gagner les rivages inconnus de l’Île de Marettimo dans les Egades) par (du collectif Fanny et Alexander), cette Isola disabitata est une très élégante carte de visite pour les quatre solistes issus de l’Académie de l’Opéra national de Paris.


est une Costanza sans histoire, placide et sûre d’elle, très come scoglio, professeur en relations humaines presque éclipsée par son élève, la Silvia vibrionnante, très Despina, d’. Il en va de même pour le Gernando altier, très Tamino, de , lui aussi presque dominé par l’Enrico décidé, très Papageno, de , qui, bien qu’il n’ait qu’un air à défendre (les autres protagonistes en ont deux), n’est pas loin de mener l’action. Tous quatre sont des noms à suivre.

L’exécution musicale n’est donc pas en reste, qui rend belle justice au talent purement orchestral du grand compositeur (on a même rajouté entre les deux « parties » de cette Isola d’une heure et demie, un extrait de la Symphonie n° 52). On apprécie ce qui constitue de fait la seule originalité de L’Isola disabitata : le traitement durchkomponiert façon Orfeo, qui remplace le recitativo secco en usage par un recitativo accompagnato ciselé et fort conséquent, quarante minutes pour les récitatifs, trente pour les airs, le tout cadré d’une longue Ouverture enflammée et d’un Quartetto final à rallonge. On n’en dira pas autant de l’inspiration purement mélodique, dont n’émerge aucun motif d’emballement véritable. On se prend même à rêver à notre tour à certaine sublime introduction de l’Acte II d’une autre Ile du rêve, celle de Reynaldo Hahn. On sait l’humilité consciente avec laquelle Haydn choisit de s’effacer dès 1784 (deux ans après l’avènement de L’Enlèvement au sérail, il ne composera plus d’opéra, hormis son ultime L’anima del filosofo ossia Orfeo ed Euridice pour Londres) devant le génie opératique de Mozart, allant même jusqu’à refuser, après la création de Don Giovanni, l’invitation de monter à Prague un de ses propres opéras !

La seule déception de la soirée est donc cette Isola disabitata elle-même qui, même si elle nous enseigne, ce qui n’est pas à dédaigner, que les hommes ne sont pas tous « inhumains », n’est qu’une œuvre plaisante. Et si Les Saisons et La Création (que l’on est tenté aujourd’hui de mettre en scène), les deux oratorios composés au soir de sa vie, après la mort de Mozart, étaient les opéras les plus inspirés de Haydn ?

Crédits photographiques: © Mirco Magliocca

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Dijon. Auditorium. 27-XI-2021. Joseph Haydn (1732-1809) : L’Isola disabitata, action théâtrale en deux parties sur un livret de Pietro Metastasio. Mise en scène, décors, lumières et vidéo : Luigi De Angelis. Costumes : Chiara Lagani. Avec : Ilanah Lobel-Torres, soprano (Costanza) ; Tobias Westman, ténor (Gernando) ; Andrea Cueva Molnar, soprano (Silvia) ; Yiorgo Ioannou, baryton (Enrico). Orchestre de musiciens issus de l’Académie de l’Opéra national de Paris, des formations supérieures de l’Ecole Supérieure de Musique Bourgogne-Franche-Comté, du CNSMD de Paris, du CNSMDde Lyon et de la Haute École de Musique de Genève, direction : Fayçal Karaoui

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