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La beauté d’Alcina à Garnier

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Paris. Palais Garnier. 28-XI-2021. Georg Friedrich Haendel (1685-1759). Alcina, drama per musica en trois actes sur un livret anonyme d’après l’Alcina delusa da Ruggiero d’Antonio Marchi inspiré d’un épisode de l’Orlando furioso de Ludovico Ariosto. Mise en scène : Robert Carsen. Décor et costume : Tobias Hoheisel. Lumière : Jean Kalman. Chorégraphie : Pilippe Giraudeau. Avec : Jeanine De Bique, soprano (Alcina) ; Gaelle Arquez, mezzo-soprano (Ruggiero) ; Sabine Devieilhe, soprano (Morgana) ; Roxana Constantinescu, mezzo-soprano (Bradamante) ; Rupert Charlesworth, ténor (Oronte) ; Nicolas Courjal, basse (Melisso). Choeurs de l’opéra national de Paris (chef de choeur : Alessandro Di Stefano), Balthasar Neumann Ensemble, direction : Thomas Hengelbrock

Le copieux panier garni des belles reprises de la première saison d’Alexander Neef à la tête de l’institution parisienne offre un quatrième tour de piste au plus bel opéra de Haendel vu par . Une très alléchante distribution tente de raviver les couleurs d’origine d’un spectacle mythique.

Le retour de cette Alcina née en 1999 sous une pluie d’étoiles (Renée Fleming, Nathalie Dessay, Susan Graham) aura eu au moins deux mérites : permettre à ceux qui avaient manqué l’évènement, et qui s’émerveillaient depuis 22 ans devant la beauté des photos nées de la vision du grand metteur en scène canadien, de voir celles-ci s’animer enfin sous leurs yeux ; encourager ceux qui avaient fait la fine bouche devant la mise en scène de Katie Mitchell (Aix 2015) à la remettre à sa juste place, au plus haut (DVD Erato). Non que celle de Carsen ait perdu de son lustre mais elle apparaît aujourd’hui moins fouillée que sa cadette qui enrichissait les répétitifs numéros de séduction de l’œuvre (on s’embrasse beaucoup à Garnier) d’une bouleversante réflexion sur le désir intact dans des corps devenus vieux. Plus minimaliste, moins spectaculaire aussi. Aix promenait l’action dans les cinq pièces d’une demeure sur deux étages quand Paris l’inscrit dans un unique espace aux lambris moulurés et patinés (par l’âge de la production ?) s’ouvrant sur une Nature frémissante. S’y joue la loi du désir, dans la sensualité d’un aréopage masculin qui ne fait pas mystère de sa nudité, jusqu’à ce que la souveraine Alcina, fragilisée (humanisée ?) sans retour possible par la découverte de l’amour vrai, perde tout : amants aux ordres et domaine auto-dissous par un ultime enchantement. La nudité se voile alors : les amants minéralisés et animalisés reprennent vie mais aussi costumes-cravates en symboles du monde laborieux qui les attend au-delà de la nuit dans laquelle ils s’enfoncent. Ruggiero, qui ne cesse de se retourner sur le cadavre d’Alcina à terre, ne repart pas avec Bradamante comme prévu. Solitude pour tous. Après l’enchantement, le désenchantement.

Le concept est solide. Cependant, les images, confrontées à la norme de la durée haendélienne, au défi du da capo, ne vibrent pas toutes de la même intensité. Est-ce l’effet de la reprise sans son metteur en scène ?

Vocalement, à une exception près, le compte y est, qui réussit presque le grand chelem de faire oublier aux nostalgiques certain âge d’or de la production. Bradamante échappe quelque peu à , pourtant d’un lumineux engagement, mais contrainte à quelques émissions en force aux moments les plus ardus de la vocalisation (Vorrei vendicarmi). franchit avec succès les fourches caudines de Sta nell’Ircana et touche juste avec un Ruggiero à l’élégie sincère (Mi lusinga il dolce affetto est à pleurer). Sabine Devieilhe, irrésistible, recueille un triomphe auprès des amateurs de performance, comme des autres, en sollicitant systématiquement sur chacune de ses interventions un registre atmosphérique que Carsen utilise avec beaucoup d’à-propos. Le timbre vite identifiable de retient également l’attention. Son Alcina chante merveilleusement. Ombre pallide manque encore un peu d’ampleur sur sa conclusion mais Ah! mio cor !, longuement étiré, avec un sens du détail inouï, par , est le grand moment de la soirée. Bien que d’une grande beauté, la bête de scène est encore en devenir au cours de la longue scène où Alcina vacille seule de dos entre ses murs avant de s’affaler contre l’un d’eux dans la pénombre après qu’Oronte l’a informée de l’abandon de Ruggiero. Dans cet opéra à la parité inversée, les hommes ont peu à défendre. Le rôle d’Oberto ayant été évacué, ne subsistent qu’Oronte que , très à l’aise scéniquement, nimbe d’une fougue inédite (enivrant Un momento di contento), et Melisso que surligne, non sans une touchante fragilité, de sa noirceur coutumière. Le chœur masqué, mêlé à l’homoérotisme ambiant, ouvre et referme fugacement un opéra entièrement dévolu aux solistes.

dirige son Balthasar Neumann Ensemble. Un peu impersonnel au début, voire timide sur l’irrésistible Tornami a vagheggiar, avec un violon solo pas toujours juste sur Alma sospira mais un sublime violoncelle aux accents de viole de gambe sur Credete al mio dolore, les couleurs s’affirment progressivement, assumant même crânement les cors débridés de Sta nell’Ircana. Notons que l’intégralité du ballet n’a une fois de plus intéressé personne.

Quelques moments indélébiles : la perspective infinie d’une enfilade de pièces en cadre de luxe autour d’une Alcina avançant au ralenti vers Ruggiero assis à l’avant-plan, une formidable scène de réconciliation amoureuse Morgana/Oronte (Devieilhe et Charlesworth, merveilleusement dirigés !), la silhouette d’Alcina démesurément projetée sur ses murs, le final désenchanté… Cette Alcina reste une puissante source d’enchantements.

Crédits photographiques : © Sébastien Mathe

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