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Impressionnante Alcina de Katie Mitchell à Aix

Festivals, La Scène, Opéra

Aix-en-Provence. Grand théâtre de Provence. 2-VII-2015. Georg Friedrich Haendel (1685-1759). Alcina, drama per musica en trois actes sur un livret anonyme d’après l’Alcina delusa da Ruggiero d’Antonio Marchi inspiré d’un épisode de l’Orlando furioso de Ludovico Ariosto. Mise en scène : Katie Mitchell. Décor : Chloe Lamford. Costumes : Laura Hopkins. Lumière : James Farncombe. Collaborateur aux mouvements : Joseph W. Alford. Avec : Patricia Petibon, Alcina ; Philippe Jarrousky, Ruggiero ; Anna Prohaska, Morgana ; Katarina Bradić, Bradamante ; Anthony Gregory, Oronte ; Krzysztof Baczyk,Melisso ; Elias Mädler, Oberto. Juliet Alderdice, Jane Thome, Ian Hallard, Zoé Aldrich, Josephine Arden, Sarah Northgrave, Anna Martine, acteurs. Choeur MusicAeterna (chef de choeur Vitazly Polonsky), Freiburger Barockorchester sous la direction de Andrea Marcon.

ALCINA (Katie Mitchell 2015) PreGeneraleEn 1979 la magie Lavelli révèle l’Alcina de Haendel. En 2015, la magicienne revient à Aix par la grande porte de l’imaginaire ensorcelant de .

Les frêles huées d’un soir de première sont impuissantes à masquer l’évidence : l’univers de la metteuse en scène britannique s’impose chez le lointain comme chez le proche George Benjamin. L’on retrouve pour cette Alcina le spectaculaire dispositif de Written on skin des 2 étages d’une demeure vue en coupe. Cela permet, tout en suivant ce qui se passe dans la pièce principale (ici un chaud boudoir de luxe avec boiseries et vitrines) de capter aussi ce qui est à l’œuvre dans les pièces attenantes (à jardin et à cour deux glauquissimes cabinets de taxidermie) et même à l’étage (un chirurgical laboratoire avec machine infernale de style Sweeney Tod). Jamais les différentes actions ne se court-circuitent, tant la lecture scénique respire la musique.

L’Alcina de est une femme d’aujourd’hui qui, avec sa sœur Morgana, attire chez elle des soldats (seule survivance des Croisades évoquées dans le poème originel de l’Arioste), les fait succomber de plaisir avant de les transformer en animaux. Une manière de sexual-killeuse. Les nombreuses scènes de sexe, réussissant l’exploit d’être aussi explicites que classieuses, nous font un instant penser que l’Alcina de Mitchell va être un brûlant manifeste du plaisir féminin autant qu’un salutaire plaidoyer à l’adresse de nos contemporains du type : Faites l’amour pas la guerre. Une manière d’écho inversé à l’ouvrage (lui aussi de 1979) de  : L’opéra ou la défaite des femmes. Après trois heures d’émois sentimentaux regardés à la  »loupe aux arie » de l’implacable méthode haendélienne, chacun se retrouve seul. Alcina, fracassée d’avoir enfin découvert l’amour (et ici la maternité) mais aussi les amants enfin réunis, que l’on aperçoit se chamailler dans la pénombre du lieto finale. Le propos initial est devenu une  radiographie de la solitude amoureuse.

Le seul effet spécial de Katie Mitchell qui renvoie à la machinerie baroque de 1735 est un ensemble de portes qui, une fois traversées, font apparaître les bombes que pour ce qu’elles sont : 2 vieillardes aux cheveux filasses et aux gestes ralentis. Vieillissant et rajeunissant les deux femmes en un tournemain, l’effet fait son effet, jamais lassant, jusqu’à être utilisé de façon hilarante vers la fin, lorsque, les charmes venant à vaciller, les portes sont traversées en vain dans un sens et dans l’autre. Autour des deux épouvantails décharnés gravite la chorégraphie d’une domesticité aux ordres. Ce spectacle fascinant se clôt sur un regard-spectateur (au cinéma on dirait regard-caméra), entre effroi et humour distancié, des 2 goules mises enfin en vitrine à la place des hommes.

ALCINA (Katie Mitchell 2015) PreGenerale
Les chanteurs donnent corps et âmes à ce cérémonial millimètré. En tout premier lieu , troublant Ruggiero homme-objet déshabillé, rhabillé, chevauché à l’envi. Il va sans dire que le timbre du haute-contre est le trouble même dans l’alanguissement de Verdi Prati (refusé à la création par Carrestini!), mais vocalise sans peine la vélocité de Sta nell’ircana, unique éclat virtuose de ce chevalier sans boussole. est un Oronte touchant de dignité (sublime Un momento di contento!) jusque dans les cinquante nuances de clins d’œil que lui fait jouer Katie Mitchell dans sa relation tortueuse avec Morgana. L’unique air de Melisso bénéficie du panache sonore de Krzysztof Baczyk. Le rôle d’Oberto, confié à du Tölzer Knabenchor recueille un triomphe d’applaudissements qui nous prive de la fin de son air (bis repetita de cette détestable réaction nous privant des dernières mesures de l’oeuvre!)

Alcina est le plus somptueux cadeau de Haendel à la voix féminine. Aix s’offre un trio de luxe. La voix magnifique de peut exercer son fort tempérament dans le travesti du faux Ricciardo comme dans la féminité retrouvée de Bradamante. La Morgana d’ est la séduction même dans les pleins et les déliés du tube que se sont souvent disputé les chanteuses Tornami a vagheggiar mais aussi dans la plainte que l’on croirait échappée d’une Passion de Bach Credete al mio dolore. ajoute à un palmarès impressionnant cette Alcina d’une classe folle et d’un engagement inouïs. Magicienne d’une voix devenue stradivarius, il faut l’entendre se permettre quelques écarts en dehors des codes : vers le grave de la solitude, vers l’aigu du déchirement, et même le suraigu de sa Despina avec . Il faut la voir s’effondrer au cours des douze minutes de Ah mio cor, soutenue par les accents très King Arthur d’une partition réinventée par qui, à la tête du , livre une Alcina fiévreuse, toute de plénitude sonore. Jusqu’aux courtes interventions en fosse du Choeur MusicAeterna, l’osmose circule de tous les étages du décor à la cave de la fosse.

Pour cet opéra où les femmes mènent le bal (ici sans ballets, choix dramaturgique regrettable, Alcina étant un des rares opéras de Haendel à se permettre cet écart musical), louons le Festival d’avoir permis à Katie Mitchell de s’avancer d’un cran encore dans le monde très masculin de la mise en scène d’opéra (chez nous, Mariame Clément et puis qui ?) L’Opéra ou la revanche des femmes. Enfin !

Retransmission en direct sur Arte le 10 juillet à 22h15

Crédit photos: Patrick Berger

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