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Sleepless, nouvelle création lyrique de Peter Eötvös

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Berlin. Staatsoper Unter der Linden. 3-XII-2021. Peter Eötvös (né en 1944) : Sleepless, Opéra-Ballade en 2 actes sur un livret de Mari Mezei d’après « Trilogie » de Jon Fosse, adapté par Judith Sollosy. Mise en scène : Kornél Mundruczó. Décors & Costumes : Monika Pormale. Lumières : Felice Ross. Dramaturgie : Jana Beckmann, Kata Wéber. Avec : Victoria Randem, Alida ; Linard Vrielink, Asle ; Katharina Kammerloher, Mère, Sage-Femme ; Hanna Schwarz, Vieille Dame ; Sarah Defrise, Fille ; Jan Martiník, Aubergiste ; Tómas Tómasson, Homme en Noir ; Roman Trekel, Passeur ; Siyabonga Maqungo, Joaillier ; Arttu Kataja, Asleik. Samantha Britt, Alexandra Ionis, Rowan Hellier, Kristín Anna Guðmundsdóttir, Kirsten-Josefine Grützmacher, Alexandra Yangel, Sextuor Féminin ; Matthew Peña, Sotiris Charalampous, Fermin Basterra, Jaka Mihelač, Rory Green, Jonas Böhm, Sextuor Masculin. Staatskapelle Berlin, direction musicale : Peter Eötvös

Créé cet automne au Staatsoper Berlin avant d’être rejoué au printemps à Genève, Sleepless de Peter Eötvös cherche l’atmosphère des opéras marins de Britten et bénéficie surtout de la ferveur du plateau, au milieu d’un saumon omniprésent.


Un mois à peine après la création de son nouveau concerto pour piano, Cziffra Psodia, Peter Eötvös dirige à Berlin sa nouvelle création lyrique, Sleepless. Adaptée du roman Trilogie de John Fosse, sur un livret de Mari Mezei, cet ouvrage décrit comme opéra-ballade se développe avec le parcours d’un couple non-marié dont la femme enceinte, Alida, est rejetée par la population de Bjørgvin (Bergen). L’homme, Asle, la défend et se débarrasse de tous ceux qui dérangent, d’abord le passeur, puis la mère d’Alida, puis une vieille dame qui refuse de leur louer une chambre. Dans leur mouvement permanent devenue course-poursuite, Asle est finalement stoppé net, identifié comme le meurtrier et pendu par la population, tandis qu’Alida, dont l’enfant vient de naître, part avec un autre homme au nom quasi identique, Asleik.

Le caractère marin de la pièce, dû au placement de l’action dans le port norvégien, est immédiatement renforcé par la mise en scène de , dont le décor de Monika Pormale utilise un énorme saumon sur tournette, parfois pour livrer ses écailles et former un mur, sinon pour créer des salles sous sa chair rose : la chambre de la mère, le salon de la vieille dame ou encore un bar. Le travail des lumières revient à l’excellent Felice Ross, bien connu pour ses travaux avec Warlikowski et qui plonge ici toujours la scène dans les atmosphères demandées, soit sombres ou brumeuses, soit plus vives selon les situations, souvent appuyées par des nuages cotonneux. La dramaturgie de Jana Beckmann et Kata Wéber dynamise les gestes avec de violentes et réalistes scènes de meurtre, mais aussi des images tendres lorsque le couple tente de trouver des solutions.

Musicalement, la partition symphonique apparaît plus abordable que celle d’autres chefs-d’œuvre du compositeur, Tri Sestri ou Le Balcon. Eötvös revient ici à un matériau plus anglo-saxon, non sans rappeler celui d’Angels in America, et se démarque des dernières compositions, Senza Sangue ou la récente Cziffra Psodia, dont le style s’approchait de plus en plus de celui de Bartók, tout en gardant sa véritable identité. La matière se veut ici fluide et les couleurs marines, au risque de trop souvent rappeler celles de Peter Grimes, tout particulièrement à la scène finale, tandis que la scène de pendaison juste avant renvoie inéluctablement à Billy Budd.


Dirigée par le compositeur jusqu’à cette troisième représentation, puis ensuite par Maxime Pascal, la partition bénéficie des excellentes sonorités de la , toujours très pure dans les cordes ou les cuivres et bien relevée par la harpe et les percussions. En guise de chœur, un sextuor féminin divisé en deux groupes dans les loges d’orchestre fait office de coryphée, puisqu’il sert à répéter les propos ou fins de phrases afin de renforcer les émotions du couple. Celui-ci est porté par la douce , Alida à la belle couleur de médium, et par son amant, , Asle dynamique vocalement comme scéniquement.

se démarque du reste de la distribution avec son personnage de l’Homme en Noir, souvent accompagné par le sextuor masculin en scène. s’adapte parfaitement aux deux courts rôles qu’elle porte, d’abord sarcastique pour la mère d’Alida, puis plus calme pour la sage-femme. en fille se montre beaucoup plus charnelle, comme dans sa sordide scène de fornication avec Asle. Le ténor se démarque bien d’Asle par un timbre plus nasal pour son rôle du joaillier, tandis que l’aubergiste profite de la voix puissante de Jan Martiník. Pour compléter la distribution se trouvent deux vétérans toujours vaillants, pour le passeur et Hanna Schwartz en vieille dame, tout deux trop rapidement assassinés par Asle. conclut en Asleik d’une voix calme et posée dans le bas-médium un opéra bien écrit, dont le livret à rapprocher de ceux de Janáček et Chostakovitch, trouve cependant moins de force.

Crédits Photographiques : © Gianmarco Bresadola

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