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De l’orgue et des bulles à Gaveau avec Olivier Latry et Dana Ciocarlie

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Paris.Salle Gaveau. 05-XII-2021. Récital J.S. Bach (1685-1750) et Franz Liszt (1811-1886), Olivier Latry, orgue. Concert divers compositeurs : Dana Ciocarlie, piano ; Philippe Katerine, chant ; Astrig Siranossian, violoncelle ; Gilles Apap, violon ; Pascal Contet, accordéon

La quatrième édition du festival La Dolce Volta a réservé au public de la salle Gaveau un dimanche après-midi loin d’être ordinaire : un étonnant concert d’orgue par , suivi de quelques « bulles » de gaité avec, autour du piano de Dana Ciocarlie, une poignée de ses amis.


Le label La Dolce Volta a présenté, comme il en a pris la coutume, ses artistes dans la foulée des sorties de disques de l’année. Ce n’est pas sans péripéties ni sans mal, l’édition inaugurale contrariée par la première manifestation des gilets jaunes, puis la suivante par une grève des transports, et les dernières par les affres de la pandémie. Cette année le rendez-vous n’a presque pas fait exception, tributaire de la cinquième vague : des annulations de réservation de dernière minute ont clairsemé les rangs de l’orchestre. Dommage pour le premier concert, celui de l’organiste .

Tout d’abord parce que depuis 1957, on n’a plus entendu d’orgue salle Gaveau. La raison ? La console est partie cette année-là à Saint-Saëns en Normandie, le buffet devenant alors purement décoratif. Ce n’est donc pas cet orgue Cavaillé-Coll que l’on va entendre, mais un autre tout jeune et voyageur, nommé « Gulliver » : ses vingt modules, batteries de tuyaux de toutes tailles en métal et en bois, verticaux et horizontaux, boîtes expressives occupent la scène entière, avec la console, ses quatre claviers et son écran informatique. Envers du décor, parties habituellement invisibles, ici tout est montré. 

Ensuite parce qu’un concert d’Olivier Latry est par définition un moment où l’exigence, l’intelligence et l’inspiration du musicien nous transportent. Au programme et , les deux compositeurs qu’il a enregistrés pour le label. Bach pour commencer, dont il joue le Ricercare a 6 BWV 1079 de L’Offrande Musicale, et la Fugue en sol mineur BWV 578. Il serait vain de rechercher le rendu sonore de l’orgue de Notre-Dame de Paris, trace inestimable offerte par son disque. Si l’orgue de la cathédrale fait corps avec son architecture, résonne par sa pierre et ses voûtes, ici la perception et les sensations sont très différentes. L’acoustique mate de la salle Gaveau écrête les résonances, atténue le volume sonore, sans pour autant brider les explosions ! Gulliver y sonne comme un orgue de salon, agréablement et sans saturation, dans une clarté et une netteté que l’organiste compare à celle du jeu sans pédale au piano. Avec une dextérité fascinante, nous le voyons introduire une à une les six voix du Ricercare, la dernière au pédalier, étageant le discours de façon magistrale, équilibrant idéalement les sonorités en fonction des registres, agençant les timbres par touches de couleurs. Avec délicatesse et élégance, la Fugue parée de lumière est chantée d’un bout à l’autre. Plus théâtral, le Prélude et Fugue sur B.A.C.H. de Liszt, dans la version syncrétique de Jean Guillou, subjugue par son caractère monumental, orchestral, sa spatialité, la variété et l’ampleur de ses dynamiques, tout autant que par la virtuosité et l’imagination de son interprète. L’orgue est ici plus qu’un instrument, un personnage de chair, dont on entend le souffle derrière les sons, palpable par sa proximité à hauteur du public. Il a même ses failles : un indésirable et persistant do dièse, fruit d’un bug informatique, interrompra un instant le concert sans entamer la bonne humeur ni le calme d’Olivier Latry, qui reprendra la Fugue. Après la Marche du veilleur de nuit dans le riche arrangement de Charles-Marie Widor, la transcription du célèbre Lieberstraum n°3 de Liszt apporte une touche originale au récital, déroutante et séduisante par la douceur des timbres au début, puis exaltée dans sa partie centrale au détour d’un changement de jeux. La Passacaille et Fugue en ut mineur BWV 582 donne le dernier mot à Bach, s’élevant depuis la basse, grandiose, procurant la sensation de rentrer dans une autre dimension. Le public qui manifeste son enthousiasme, reçoit en présents deux bis : La Marche des Veilleurs de nuit cette fois dans la version Bach, et un autre choral du Cantor, « In Dir ist Freude » (En toi est la joie) BWV 615, qui vient ponctuer spirituellement ce splendide concert dans ce temps de l’avent. 


Une introduction parfaite au concert qui lui succède, dont le maître-mot est précisément la joie. Le piano est revenu au devant de la scène, et Dana Ciocarlie annonce de rafraichissantes réjouissances. Comme Julie Depardieu, la récitante, n’a pu venir, elle dit à sa place un poème de Lucian Blaga « Je veux danser », en roumain, puis en français, après le Rondo en ré majeur K485 de Mozart qui donne le ton de la soirée, impondérable et gai. Issu du premier confinement, ce programme est né d’une rencontre autour d’un feu de cheminée, de récits dans la chaleur de l’amitié, du désir de partage et de voyages, de rêves échangés comme autant de bulles de bonheur. Des liens se tissent, étroits, entre par exemple et la pianiste, entre la Roumanie et l’Arménie, dont les musiques très typées se répondent, tantôt mélancoliques et nostalgiques, tantôt frénétiques, comme la Suite arménienne pour piano de , dont on a trop longtemps négligé le talent de compositrice. La violoncelliste accompagnée au piano joue deux pièces de son pays, une Danse arménienne d’Artemi Ayvazian, doucement chaloupée, délicate et émouvante, et d’, un Impromptu passionné. On découvre sa voix finement timbrée, soulignée par le magnifique phrasé de son archet, dans une mélodie arrangée par Komitas.

Autre bulle, autre univers, celui de Poulenc par , introduit au piano par la version instrumentale du populaire « Je te veux » d’Érik Satie. Déroutant. « Jouer du bugle » et « Montparnasse », plus dites que chantées, à l’insinuation et au second degré exagérément appuyés par les intonations et le timbre aigre-doux de l’artiste, font trop systématiquement fi de la justesse musicale. Un esprit très caf’conc, discutable pour les mélodies de Poulenc, alliages subtil de gouaille et de raffinement. Voyage en terre américaine avec, après « The masque » de (extrait de sa Symphonie n° 2 « The Age of Anxiety ») arrangé pour piano, tout en tonicité et souplesse, la musique d’ par l’accordéoniste Pascal Contet. Fracanapa de l’argentin, et Sparkling Girl, composition de l’interprète, réunissent les deux musiciens dans une complicité rythmique et une belle énergie. , un fidèle des projets artistiques de la pianiste est là aussi, avec son violon virtuose et libre dans une danse du folklore canadien « Hangman’s reel », enjouée et endiablée, comme pour nous préparer à l’incroyable et spectaculaire Première Rhapsodie roumaine de dans sa transcription pour piano. Dana Ciocarlie emporte tous les suffrages avec cette œuvre acrobatique, requérant énergie, virtuosité, souplesse et endurance, qualités qui ne font pas défaut à la pianiste dont les racines roumaines s’expriment ici avec force de caractère et une vitalité à faire sombrer Dracula…dans la dépression ! Fin du voyage avec des sourires musicaux en poche pour préparer les fêtes. 

Crédits photographiques : © La Dolce Volta / Salle Gaveau

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Paris.Salle Gaveau. 05-XII-2021. Récital J.S. Bach (1685-1750) et Franz Liszt (1811-1886), Olivier Latry, orgue. Concert divers compositeurs : Dana Ciocarlie, piano ; Philippe Katerine, chant ; Astrig Siranossian, violoncelle ; Gilles Apap, violon ; Pascal Contet, accordéon

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