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Il Trittico de Puccini : brelan gagnant pour La Monnaie

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Bruxelles. La Monnaie. 20-III-2022. Giacomo Puccini (1858-1924) : Il Triticco, trois opéras en un acte : Il Tabarro, sur un livret de Giuseppe Adami, d’après la Houppelande de Didier Gold ; Suor Angelica, sur un livret de Giovacchino Forzano ; Gianni Schicchi, sur un livret de Giovacchino Forzano, inspiré du Chant XXX de l’Enfer de la Divine Comédie de Dante. Mise en scène : Tobias Kratzer. Décors et costumes : Rainer Sellmaier. Éclairages : Bernd Purkrabek. Vidéo : Manuel Braun. Dramaturgie : Marie Mergeay. Avec : Péter Kálmán (Michele, Gianni Schicchi ), Corinne Winters (Giorgetta, Suor Angelica), Adam Smith (Luigi, un amant, Rinuccio), Benedetta Torre (l’amante, Suor Genovieffa, Lauretta), Annunziata Vestri (La Frugola, la suora zelatrice, Benedetta Torre ), Raehann Bryce-Davis (la Zia principessa), Roberto Covatta (Il Tinca, Gherardo ), Giovanni Furnaletto (Il Talpa, Simone), Elena Zilio (la Badessa, Zita), Tieneke van ingelgem (La Maestra delle novizie ; la suora infirmiera ; la Ciesca), Maxime Melnik (un venditore di canzonette), Annelies Kerstens (Suor Asmina), Raphaële Green (Suor Dolcina), Karen Vermeiren (Prima sorella cercatrice, Nella), Marta Beretta (seconda sorella cercatrice), Emma Posman (una novice), Luca Dall’amico (Betto di Signo), Gabriele Nani (Marco), Roberto Accurso (Maestro Spinelloccio, Ser amantio di Nicolao), Kurt Gysen (Pïnellino), Lucas Cortoos (Guccio), Vladimir de Heptinne (Gherardino ), Gerard Lavalle (Buoso Donatti). Chœur d’enfants et des jeunes de la Monnaie préparés par Benoît Giaux. Solistes et chœurs symphoniques de la Monnaie, préparés par Alberto Moro. Orchestre symphonique de La Monnaie, direction : Alain Altinoglu

Après la rapide interruption des représentations de Norma en décembre et l’annulation pure et simple de la production de Carmen en janvier et février derniers pour cause de restrictions sanitaires drastiques, la Monnaie de Bruxelles retrouve enfin son public avec cette production irréprochable de l’assez rare Trittico de

Il Trittico (trois opéras en un acte d’une petite heure chacun), selon les volontés de Puccini, devait être donné idéalement en une seule soirée moyennant deux entractes. L’on passe ainsi d’un thriller naturaliste sur fond de pauvreté de jalousie et de meurtre (Il Tabarro) à un drame mi-sentimental mi religieux (Suor Angelica) et enfin à une humaine comédie sur la vénalité du Monde et la roublardise des plus malins (Gianni Schicchi). L’élément unificateur principal est bien sûr la mort, là celle d’un enfant tant désiré ou aimé (Il tabarro, Suor Angelica), là le martyre sous les coups d’un mari jaloux d’un amant maladroit dans Il tabarro, ou là encore, plus en creux, le décès inopiné du richissime Buoso Donati en prélude à Gianno Schicchi. Mais en diagonale, sont aussi évoqués plus ponctuellement les sept péchés capitaux, premier élément d’inspiration de Puccini « après une lecture du Dante. »

, bien secondé dans son habile mise en scène par les décors et costumes de Rainer Sellmaier et les éclairages de Bernd Purkrabek, individualise chaque drame, ne serait-ce que par les couleurs spécifique apportées aux trois opéras : le rouge et le bleu nuit électrique sur fond noir dans Il Tabarro, le blanc et noir (de Suor Angélica), le bigarré sous légère dominante gris-bleu de Gianni Schicchi. Il tresse non un certain artificialisme, mais avec virtuosité, les liens ténus d’un véritable fil rouge entre les trois volets.

Il Tabarro – annoncé scéniquement par une enseigne lumineuse façon cinéma des golden sixties – voit son espace compartimenté, tel un comics américain en « lignes sombres », réparti entre quatre espaces : pont de la péniche, soute, chambre de Giorgietta et quai parisien, le tout placé sous l’ombre menaçante d’immenses tours HLM. En lucarne, en haut à droite, est posté un écran de télévision, seul divertissement possible pour les pauvres bateliers – où l’on devine la retransmission décalée d’une pièce de théâtre désopilante.

Dans Suor Angelica, avec le décor spartiate réduit à un mur (de couvent mais aussi de projection cinématographique type drive-in), l’usage quasi continu de la vidéo en noir et blanc (filmée en l’abbaye de la Cambre) permet entre autres de dédoubler (en live et en vision off) l’affrontement de la Zia principessa avec sa nièce Suor Angelica, et surtout de meubler le drame, par les non-dits du livret et par l’évocation de la vie quotidienne des carmélites. Kratzer explore ainsi aussi par le truchement des séquences vidéos les envies intimes des sœurs : par exemple Sœur Dolcina se goinfre de friandises à s’en rendre malade, Soeur Genovieffa lit en cachette, avec une coreligionnaire, un story board (dont la couverture rouge est seule touche colorée dans un camaïeu de gris) – un manga narrant le …. ‘s Tabarro : le livre jeté au feu dans les derniers instants du drame par la Mère Supérieure scandalisée par cette découverte, entraîne par l’éparpillement des tisons l’embrasement général de toute l’institution religieuse, en un incendie rédempteur où, entre flammes et volutes, apparaît le fils tant aimé et décédé d’Angelica.


Enfin au début de Gianni Schicchi, délibérément transposé de 1300 à nos jours avec un humour ravageur, Buoso Donati (figuré muettement par l’excellent Gérard Lavalle) dont le testament et l’héritage constituent le ressort de la comédie, apparaît comme mélomane invétéré et meurt brutalement sous le coup de l’émotion à l’audition – sur disque ! – des derniers moments de l’opéra Suor Angelica. Une partie du public a pris place sur scène, perché sur des gradins installés durant l’entracte et applaudit sur l’ordre de chauffeurs de salle aux grands airs de Lauretta ou Rinuccio ou réagit de manière hilare aux rebondissements vaudevillesques de l’action. C’est évidemment cette parodie d’ « Au théâtre, ce soir » qui était retransmise, dans un coin du décor, et en total décalage télévisuel au cours d’Il tabarro. La boucle est donc refermée et, comme le déclame Gianni Schicchi dans son mélodrame final prenant à parti touts les spectateurs, avec un relief saisissant« Si ce soir vous vous êtes divertis, veuillez m’accorder des circonstances atténuantes »… Il tabarro peut ainsi recommencer un autre jour de représentation dans un cycle sans fin.

La direction d’acteurs, impeccable, suit sans aucune trahison la trame des livrets, hachée et véhémente, entre aspirations fantasmées et gestes brutaux et passionnels dans Il Tabarro, plus contrite mais sans statisme ou apparition virginale kitsch comme récemment à l’Opéra Royal de Liège dans Suor Angelica et enfin vive et pétillante, inventive et sarcastique comedia dell’arte dans Gianni Schicchi. Dans ce dernier volet, particulièrement, la recherche du testament introuvable a lieu au milieu d’un joyeux désordre indescriptible alors que la dictée par Schicchi au notaire des fausses dernières volontés de Donati se déroule alors que la famille du défunt se prélasse en un gigantesque et orgiaque bain moussant.

Il Trittico nécessite une importante distribution, même si évidemment, par le jeu des tessitures similaires, l’un ou l’autre chanteur soliste, comme cet après-midi, peut enfiler au gré du spectacle les costumes de personnages antinomiques.

Ainsi le baryton-basse s’impose dans il Tabarro en Michele meurtri, doté d’une solide assise timbrique presque paternaliste dans le grave et d’aigus superbement rageurs lors de ses accès de jalousie coléreuse et mortifère. Mais il incarne aussi un finaud Gianni Schicchi : tantôt bourrin mal fringué d’une mâle autorité, tantôt d’une malice vocale très drôle, avec ce registre nasal de falsetto détimbré lors de la dictée au notaire du vrai- faux testament, composition d’une ironie grinçante goguenarde et jubilatoire.


Cette après-midi, c’est la soprano américaine Corine Winters pour ses débuts et dans les rôles et à La Monnaie qui incarne Giorgetta et Suor Angelica. Son implication dans Il tabarro, s’avère impressionnante tant par l’étendue de son registre vocal que par la véracité ambivalente de son incarnation tour à tour rêveuse (duo avec la Frugola), désabusée par le vécu bancal de son couple en lambeaux, follement amoureuse de son amant Luigi, ou encore terrorisée devant la dépouille de ce dernier, emmaillotée dans la fameuse houppelande. En Suor Angelica, elle fait preuve de la même variété expressive, et de la même richesse timbrique dans toute l’étendue de sa tessiture, en Sœur meurtrie mais digne lors de la confrontation frontale avec l’impavide et imposante , impressionnante Zia, et se révèle probe mais émouvante dans un « Senza Mamma » suave, intemporel et impalpable dans son infinie tristesse.

Le ténor britannique s’impose dans le sombre et tragique rôle du pauvre Luigi par la variété de la palette expressive – sans pour autant tomber, comme souvent dans les facilités et le piège d’accents trop véristes. Il tient par ailleurs aussi dans Il tabarro, avec toute l’ambiguïté voulue par le metteur en scène, le très bref rôle de l’amant anonyme comptant fleurette en bord de Seine. Mais c’est en Rinuccio, dans Gianni Scicchi, qu’il fait montre avec un chic fou et une aisance déconcertante de sa pleine puissance vocale, avec des aigus insolents et ravageurs notamment au fil du célèbre et bref air « Firenze è come un albero fiorito. »

, seule protagoniste à prendre part aux trois volets, fait de courtes apparitions bien senties en amante de passage dans il Tabarro, ou en Suor Genovieffa. Mais c’est évidemment en Lauretta dans Gianni Schicchi qu’elle est jetée en pleine lumière, à la fois par une présence scénique bienfaitrice, aussi souriante que lumineuse et délurée, et par l’effervescence naturelle de son chant dans un enjôleur « O mio babbino caro. »

Pour les rôles secondaires, la distribution s’avère brillante et superbement caractérisée par une très subtile individuation de chaque personnage. est à la fois une Frugola (Il tabarro) presque affabulatrice et plongée dans l’irréalité fantasmée de sa vie et une pieuse Suor Zelatrice à l’autorité confondante. campe une badessa (Suor Angelica) d’une froideur distanciée et péremptoire autant qu’une Zita (Gianni Scicchi) d’une autoritaire raucité aussi vénale qu’arriviste. Pour les autres, c’est le tout qui l’emporte sur la somme des parties, par l’implication tant des solistes masculins participant aux deux volets extrêmes (entre autres Giovanni Furnaletto et Roberto Covatta) que par l’ensemble des solistes féminines – certaines issues du chœur, d’autres en résidence à la Monnaie – très adroitement distribuées avec une grande unité dans la diversité au fil de Suor Angelica.

Il faut enfin saluer une fois de plus, la remarquable direction musicale d’, qui conçoit musicalement l’ensemble de l’œuvre comme une gigantesque symphonie en trois mouvements : deux allegros (l’un dramatique, l’autre vivace) encadrant un andante religioso. Mais sa direction s’avère à la fois d’une puissance évocatrice et d’une finesse inouïe : le lever de rideau d’Il Tabarro n’a jamais autant rappelé la maîtrise géniale de l’orchestration du compositeur italien, les sortilèges orchestraux déployés dans cette évocation nocturne parisienne rappelant ceux d’un Debussy ou d’un Ravel, et le chef français souligne, dans ce volet liminaire, bien plus que tout hypothétique héritage vériste, ici plutôt toisé par Puccini, la modernité évocatrice de l’écriture, avec la mise en exergue de ces effets bruitistes (klaxons, corne de brume et sirènes des bateaux, miaulement des chats) plantant un authentique décor sonore. Suor Angelica (une partition qui requiert pourtant un orchestre plus étoffé que celui de Tosca) tient sous cette direction très ouvragée de la musique de chambre pour grand ensemble par le respect apporté avec délicatesse aux plus infimes nuances de la partition. Enfin, c’est d’une baguette légère et alerte qu’il mène tambour battant un en très grande forme pour un Gianni Schicchi sculptural, tout de svelte vélocité et de pétulance ironique, qu’il place à juste titre dans la libre et truculente descendance du Falstaff verdien, avec une élégance spirituelle aussi remarquable qu’enthousiasmante.

Crédits photographiques : © La Monnaie, Mathias Baus

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