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Zoroastre de Rameau en version originale à L’Atelier Lyrique de Tourcoing

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Tourcoing. Atelier Lyrique. Théâtre Raymond Devos. 30-IV-2022. Jean Philippe Rameau: Zoroastre, tragédie lyrique en cinq actes sur un livret de Louis de Cahusac, version princeps de 1749. avec: Jodie Devos, Amélite ; Véronique Gens, Erinice ; Reinoud van Mechelen, Zoroastre ; Tassis Christoyannis, Abramane ; Mathias Vidal, Abénis, Orosmade, une Furie ; David Witzak, Zopire, Ahriman, un Génie, la Vengeance ; Gwendoline Blondeel, Céphie, Cénide ; Marine Lafdal-Franc, Zélise, une Fée, une Furie ; Thibaut Leenaerts, une Furie. Chœurs de chambre de Namur, préparés par Thibaut Leenaerts. Les Ambassadeurs/La Grande Écurie, Alexis Kossenko, direction générale

L’Atelier Lyrique de Tourcoing accueille la re-création à l’époque moderne de la version originale de 1749 du Zoroastre de , sous la direction très impliquée, à la fois soignée et roborative, tour à tour dramatique à souhait ou tendre et suave, d’.

Le livret initial de ce Zoroastre dû à Louis de Cahusac oppose d’une part le Monde de la Lumière régi par le dieu Orosmade invoqué par son oracle-héros, et de l’autre, les forces obscures des Ténèbres incarnées par le couple Abramane – Erinice et leurs créatures infernales. Le ressort dramatique de l’œuvre tient aussi à son intrigue amoureuse liée à l’enlèvement d’Amélite, l’âme sœur de Zoroastre, par les divinités vengeresses et autres Furies sous l’impulsion du couple maléfique. Si tout, à termes, finira bien en un happy end sentimental, c’est au prix, au fil des deux derniers actes d’une lutte sans merci entre forces du Bien et du Mal.

L’on a beaucoup insisté sur la portée philosophique et la symbolique maçonnique évidente du livret ainsi que sur son ton didactique, à force d’oppositions manichéennes, mais les grandes scènes rituelles initiatiques de l’Acte II anticipent de quarante ans celles de la Flûte Enchantée mozartienne. D’ailleurs le nom à peine métamorphosé du héros persan, deviendra celui de Sarastro dans le livret de Schikaneder !

Cette version première de la tragédie fut à la fois très courue et très critiquée, et connut vingt-cinq représentations parisiennes. Sept ans plus tard, Rameau et Cahusac remettaient l’ouvrage sur le métier, recentraient davantage l’intrigue sur ses diverses péripéties sentimentales au détriment des ambitions morales du livret initial. Rameau devait revoir de fond en comble sa partition et sacrifier quelques pages pourtant essentielles ou particulièrement inspirées. C’est cette seconde version qui a toujours intéressé les interprètes ramistes au disque comme au concert, depuis la première gravure désormais historique placée sous la direction de Sigiswald Kuijken aux versions plus récentes signées par William Christie ou Christophe Rousset. De sorte que cette production peut être considérée comme une recréation mondiale moderne de la version originale (1749) de ce chef-d’œuvre singulier.

Cahusac a stimulé particulièrement l’imaginaire musical du compositeur, tout d’abord en sacrifiant sur l’autel de la modernité et de l’action dramatique les poncifs de la tragédie lyrique. Point de prologue, mais une ouverture évocatrice, poème symphonique miniature décrivant le parcours global de l’œuvre. Mais surtout sont exacerbées les tensions opératiques, par l’opposition radicale d’accès de violences orageuses (le début du premier acte, tout le quatrième, splendide !), avec des moments d’exquise tendresse, notamment lors des intermèdes d’orchestres, telle cette version orchestrale de la Livri, initialement parue au sein des Pièces de clavecin en concert, et sans doute l’une des pages les plus émouvantes du maître. De plus, les danses nombreuses sont finement intégrées au continuum de l’action, et Rameau pare les interventions des solistes du chant d’une sorte de « mix » entre récitatifs et airs qui inaugure une longue tradition française culminant avec le Pelléas et Mélisande debussyste cent cinquante ans plus tard.

Le Centre de musique baroque de Versailles a entamé à la fois la réhabilitation en concert et la gravure sur disques des versions princeps souvent inédites au disque du catalogue ramiste, et également un travail de recherches musicologiques pointues sous la direction de Benoît Drawitcki et une collaboration à long terme avec , l’ensemble les Ambassadeurs/La Grande Écurie,, et l’Atelier lyrique de Tourcoing. Après la publication récente chez Erato d’Acanthe et Céphise, magistral et récompensé d’une Clef ResMusica, voici donc en concert(s) – et bientôt au disque, puisque la présente production a été donnée et enregistrée dans des conditions de studio, à Versailles précédemment à cette mini-tournée – la mouture originale de ce Zoroastre.

Disons-le d’emblée : c’est une réussite sans pareil ! D’une part l’on peut compter sur une équipe de solistes sans réelle faiblesse et d’une belle homogénéité. Il faut avant tout citer le Zoroastre incandescent, d’une puissance phénoménale ou d’un exquis raffinement de , sans doute l’un des meilleurs haute-contre si typiquement « à la française » du moment. Il porte, et avec une impeccable diction, presque à lui seul les scènes stratosphériques du deuxième acte, si initiatique, et s’avère vaillamment héroïque durant les moments plus dramatiquement tendus des troisième et cinquième actes. lui donne en amoureuse Amélite une réplique de haut vol, pulpeuse et fruitée à souhait ; la jeune soprano belge assure une belle tenue vocale sur toute la largeur de la tessiture – avec d’incroyables aigus – et un sens parfait de l’ornementation, doublé d’un legato sérénissime d’une confondante intelligence.


Côté forces obscures, l’Abramane de Tassis Chritoyannis est d’une prestance imposante, avec ce vibrato un rien ostentatoire qui rend encore plus probante ses velléités de mâle autorité : peut-être pourrait-on souhaiter un plus de présence dans le grave de la tessiture, le timbre par ailleurs superbe du baryton étant un rien engoncé dans l’extrême grave par le fait d’un diapason très bas ( le la3 à environ 400Hz).

revient ici au répertoire qui l’a fait connaître au sein des Arts Florissants. La voix a muri, s’est assombrie et a gagné à la fois en vibrato et en impact théâtral, rendant son Erinice particulièrement crédible.

Le baryton Daniel Witczak donne une belle réplique à ce couple maléfique, au gré de ses diverses incarnations, notamment en génie et en allégorie de la Vengeance. Le haute-contre , dans le triple rôle d’Abénis, Orosmade et une Furie est d’une belle présence, malgré un « passage » entre voix de poitrine et de tête parfois un rien pincé et d’une moindre souplesse.


Enfin, il faut citer, pour l’incarnation de plusieurs rôles secondaires de « dessus », les deux soprani solistes issues du , et , stylistiquement impeccables, très en verve, aux voix irrésistiblement colorées, admirablement en place et à la présence scénique réjouissante.

Le se montre, comme à son habitude, excellent, et d’une exceptionnelle ductilité, aussi habile pour évoquer suavement l’amour, la fraternité, la félicité dans les grandes scènes d’initiation ou d’allégresse qu’ailleurs les incantations violentes et presque colériques au fil des invocations de cruelle vengeance, ou de férocité au combat. Il a été idéalement préparé par son mentor, Thibaut Leenaerts, qui se fend d’une courte et bien sentie intervention en furie au quatrième acte.

Il faut surtout évoquer le travail incroyable des Ambassadeur/La Grande Écurie sous la direction de leur chef attitré Alexis Kossenko. Est fidèlement restitué le grand orchestre ramiste, avec les deux traverso placés opportunément au premier rang, quatre hautbois, quatre bassons tous d’une rare éloquence, un continuo particulièrement fourni ( trois violoncelles, contrebasse et clavecin) mais muet à dessein durant les danses, deux cors naturels, deux trompettes, une abondante percussion maniée avec une folle dextérité par l’inoxydable Marie-Ange Petit, et une armada de cordes en conséquence ! On peut compter sur la direction vivante tantôt théâtrale, tantôt lyrique, mais toujours d’’une débordante énergie et d’une puissance évocatrice – par sa gestique presque chorégraphique – d’Alexis Kossenko . Dès les premières mesures de l’ouverture, par la sécheresse des coups d’archets et la précision de l’articulation rythmique, le décor musical du drame est planté. Et durant près de trois pleines heures musicales, le chef mène ses troupes avec une conviction inoxydable, un engagement très volontaire alternant avec la plus grande souplesse, par moment d’une tendresse presque impalpable ou nostalgique.

Le seul petit regret tient à la formule retenue, celle de l’opéra en concert. Il reste à l’auditeur à imaginer une hypothétique mise en scène avec ses « machines », lors de l’évocation des Furies, démons et autres combats, ou lors de l’apparition du dieu Orosmade et de restituer par la pensée, un imaginaire spectacle de danse – baroque ou actualisée – au fil des nombreux intermèdes instrumentaux…. lesquels d’ailleurs ponctuent non sans humour le dénouement heureux de l’action.

Crédits photographiques : © Senne an Der Ven DR
Vue d’ensemble ; et Tassis Chritoyannis; , Maine Ladfal-Franc, © Gabriel Balaguera

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Tourcoing. Atelier Lyrique. Théâtre Raymond Devos. 30-IV-2022. Jean Philippe Rameau: Zoroastre, tragédie lyrique en cinq actes sur un livret de Louis de Cahusac, version princeps de 1749. avec: Jodie Devos, Amélite ; Véronique Gens, Erinice ; Reinoud van Mechelen, Zoroastre ; Tassis Christoyannis, Abramane ; Mathias Vidal, Abénis, Orosmade, une Furie ; David Witzak, Zopire, Ahriman, un Génie, la Vengeance ; Gwendoline Blondeel, Céphie, Cénide ; Marine Lafdal-Franc, Zélise, une Fée, une Furie ; Thibaut Leenaerts, une Furie. Chœurs de chambre de Namur, préparés par Thibaut Leenaerts. Les Ambassadeurs/La Grande Écurie, Alexis Kossenko, direction générale

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