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Adam Laloum, Jonathan Fournel, Alexandre Kantorow : la troisième sonate de Brahms à la puissance trois

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Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate pour piano n° 3 en fa mineur op. 5 ; Sept fantaisies op. 116. Adam Laloum, piano Steinway. 1 CD Harmonia Mundi. Enregistré en la salle Gaveau de Paris en décembre 2020. Textes de présentation en français, anglais et allemand. Durée : 62:36

Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate pour piano n° 3 en fa mineur op. 5 ; Variations et fugue sur un thème de Haendel en si bémol majeur op. 24. Jonathan Fournel, piano. 1 CD Alpha. Enregistré en la salle de musique du théâtre populaire romand de la Chaux-de-Fonds, Suisse, en février 2021. Textes de présentation et interview de l’artiste en français, anglais et allemand. Durée : 67:32

Johannes Brahms (1833-1897) : 4 Ballades op. 10 ; Sonate pour piano n° 3 en fa mineur op. 5 ; Transcription pour piano – main gauche seule – de la chaconne de la deuxième partita en ré mineur BWV 1004 de Johann Sebastian Bach. Alexandre Kantorow, piano Steinway modèle D. 1 SACD hybride BIS Records. Enregistré en la Nef des Dominicains de Guebwiller en mars 2021. Textes de présentation en anglais, allemand et français. Durée : 85:16

 

Trois jeunes pianistes français d’exception (, et ) nous livrent chacun leur vision de la troisième sonate pour piano de Brahms : trois approches très différentiées d’un juvénile chef-d’œuvre, chacune illustrée très à-propos par les compléments de programme élégamment choisis.

Si le piano de Schumann a bénéficié depuis toujours des faveurs des interprètes français, celui de Brahms ne semble avoir conquis musiciens et mélomanes que beaucoup plus récemment. Il suffit de relire la préface de l’ouvrage de référence signé Claude Rostand voici un bon demi-siècle pour voir de quels clichés les critiques ou compositeurs français avaient bizarrement affublé toute l’œuvre du compositeur. Certes, dans le domaine de la musique de clavier, il y eut le formidable et tardif disque d’Yves Nat pour les discophiles français, avec entre autres les variations sur un thème de Haendel auxquelles nous reviendront. Mais surtout depuis un bon demi-siècle, ce répertoire passionnant a été réévalué et bénéficie des faveurs des pianistes et des mélomanes hexagonaux.

La Sonate n° 3 constitue un premier point d’aboutissement du tout jeune compositeur récemment accueilli comme le génie des temps nouveaux par le couple Schumann. Johannes avoua avoir détruit de nombreuses sonates dont il n’était pas satisfait par une autocensure radicale dont il fut coutumier tout au long de sa carrière. Cet opus 5 – en partie soumis à l’œil critique du couple protecteur – surpasse d’assez loin les deux premiers essais qui nous sont parvenus : d’une ampleur quasi symphonique, inhabituellement cadrée en cinq mouvements – à la manière de la version originale du « Concert sans orchestre » de Robert Schumann, d’ailleurs écrit dans la même tonalité – elle constitue déjà un adieu brahmsien à cette forme dans sa destination pour le seul clavier (seule la version intermédiaire pour deux pianos du quintette opus 34 suivra pour le piano dans cet ordre d’idée). Très orageuse, ruptrice, elle est partagée entre moments impalpables (les deux mouvements lents inspirés par les poèmes de Sternau, l’andante espressivo, « plus belle musique érotique avec Tristan » selon Claudio Arrau, et sa réplique Rückblick, quasi funèbre, inspirée du même matériau thématique, évoquant le caractère éphémère de l’amour) et déchainements démoniaques (l’exorde de l’allegro maestoso initial, le parcours désespéré du final accédant finalement à la lumière rédemptrice, sans oublier l’énergique scherzo central).

Dans cette œuvre d’une ampleur inaccoutumée, « symphonie déguisée », on se souvient de nombreuses versions de référence signées par de grandes figures de l’instrument (Julius Katchen, Claudio Arrau, Nikita Magaloff, Elisabeth Leonskaya, Radu Lupu, Nelson Freire par deux fois, Nelson Goerner…) et côté français citons les disques remarquables de la toute jeune Hélène Grimaud (Denon, 1989, réédité récemment par MDG+), et plus près de nous, la belle version, un rien statique, fêtée en ces colonnes de Vincent Laderet (Ars) sans oublier l’intégrale pianistique brahmsienne de Geoffroy Couteau (La Dolce Volta), ou les doubles disques consacrés aux seules sonates réalisés par François-Frédéric Guy (Evidence-classics) ou par Jean-Frédéric Neuburger (DiscAuvers).

C’est dire si ces trois nouvelles versions arrivent au sein d’un panel pléthorique. Mais chacun de trois jeunes pianistes français y imposent – et au plus haut niveau – sa griffe et ses options, au gré de singuliers et éclairants couplages. Le choix s’avère difficile entre les trois et sera une question de goût individuel pour chaque auditeur. Les œuvres associées seront également déterminantes, car rétrospectivement, ils éclairent la démarche de chaque artiste.

est à 34 ans, l’aîné de cette joute musicale. On connaît depuis longtemps ses affinités profondes avec le répertoire germanique, et avec Brahms en particulier, tant comme chambriste que comme concertiste, avec notamment la gravure des deux concerti parue il y a cinq ans chez Sony et malheureusement passée quelque peu inaperçue. C’est surtout l’unité de conception – malgré les trente-cinq ans séparant les deux partitions confrontées – de l’univers pianistique brahmsien qui frappera l’auditeur au terme de ce parcours. Le très beau texte de présentation signé par Brigitte François-Sappey (intitulé « L’histoire est achevée, le cercle est refermé ») est sans équivoque. Et l’opus 5, par cette approche mature, très travaillée dans sa tragique densité événementielle tant dans les infinitésimaux écarts dynamiques (Andante, Rübclick) que par ses térébrants contrastes semble porter en germe déjà le trajet des sept fantaisies opus 116 qui y sont couplés. Certes cette version de la sonate ne manque pas d’emportement voire d’une ardente noirceur (un scherzo sardonique, un final quasi désespéré), et rarement l’allegro maestoso liminaire aura-t-il été partagé entre impétuosité augurale et ce je-ne-sais-quoi d’impalpable au fil du développement par un subtil travail de touché et de jeu sur l’échappement. Néanmoins, la version des sept fantaisies opus 116 nous semble un soupçon trop uniment automnale. Certes, Adam Laloum n’a pas son pareil pour traduire ces « berceuses de la douleur » (Brahms dixit) que constituent les quatre intermezzi (notamment le très énigmatique et lapidaire opus 116 n°5). Mais on souhaiterait peut-être d’avantage de sauvagerie, de colère rentrée, et d’amertume dans les trois capricci, tels que défendus, sur des charbons ardents, par Emil Gilels (DG), Stephan Kovacevic (Decca) ou Anna Gourari (Berlin Classics). Mais à ce niveau de comparaison, ces quelques minimes réserves toute personnelles n’affectent en rien la splendeur du résultat global, idéalement capté par Hughes Deschaux en la Salle Gaveau.

, 27 ans, a reçu l’enseignement entre autres (et excusez du peu) de Gisèle Magnan, Bruno Rigutto, Brigitte Engerer, Claire Désert et Michel Dalberto et s’est perfectionné en la Chapelle Reine Elisabeth de Belgique auprès de Louis Lortie et d’Avou Kouyoudmian. Déjà premier Lauréat des concours Viotti de Vercelli, du concours international d’Écosse à Glasgow, il a remporté haut la main le Concours musical international Reine Elisabeth de Belgique organisé en 2021 dans le contexte très particulier de fin de pandémie (lire notre entretien). Il y avait laissé une place prépondérante à , avec, en finale une exécution transcendante du Second concerto pour piano et dès les demi-finale, avec ces Variations et fugue sur un thème de Haendel opus 24 (1861), véritable cheval de bataille du jeune pianiste.

L’aria liminaire de Haendel est totalement « récupérée » par Brahms qui en tire par sa palette tous les effets possibles, modifiant versatilement le propos liminaire. C’est ce qu’a parfaitement compris Jonathan Fournel avec cette unité profonde dans la diversité, égrenant aux fils des variations successives tout un imparable abécédaire technique (études d’intervalles, de superposition rythmique, d’écriture contrapuntique) et une variété d’impressions de sensations joyeuses ou souriantes (variations 7 ou 22) ou douloureuses au fil des quelques variations en mode mineur (5,6,13,21) et confère à la fugue finale au-delà de sa maîtrise scripturale une vison plus altière et abstraite de l’œuvre entière.

C’est le même éclairage diversifié, « symphonique », souverainement maîtrisé qui mène l’augurale Sonate n° 3 opus 5. Moins attaché sans doute à la différenciation presque sophistiquée des plans sonores qu’Adam Laloum, Jonathan Fournel retient d’avantage l’opposition plus abstraite des blocs thématiques voire de mouvements entiers, au plus près de l’expressivité globale, de la Gestalt de l’imposante partition, par cette vision très équilibrée entre emportement romantique (mouvements impairs) et pudique équilibre classique de la grande forme (mouvements pairs émouvants mais un rien retenus). La sonorité demeure très perlée, et un sens architectural hors du commun emporte l’adhésion, avec notamment ce final très adroitement mené dans ses effets de clairs-obscurs.

a bénéficié lui aussi des conseils d’une pléthore de pédagogues et pianistes réputés proches de son père violoniste tout en bénéficiant de l’enseignement régulier de Pierre-Alain Volondat, Igor Lazko, Frank Braley et Rena Shereshevskaya : il était précédé, en l’École normale de musique de Paris, d’une flatteuse réputation pleinement justifiée avant même son sacre triomphal au Concours Tchaïkovski de Moscou à l’été 2019, où il interprétait, en guise de libre choix, en finale le Concerto n° 2 de Brahms, compositeur pour lequel il se reconnaît de profondes affinités.

Ce nouvel album BIS Records, capté dans l’acoustique colorée et presque trop riche de la nef des Dominicains de Guebwiller, et au couplage particulièrement généreux intégralement dévolu à son compositeur fétiche s’ouvre par une vision puissante et originale des quatre ballades opus 10 (1854) : l’univers se veut résolument nordique, dès les premières mesures de l’augurale plage, inspirée par la ballade écossaise Edward, évoquant aux accents du signe du Destin beethovénien, l’ombre avouée d’un terrible parricide. La démarche se veut noire, presque cagneuse, proche d’un débit oral un rien hésitant dans la déclamation. La deuxième n’est pas moins ombrageuse dans ses oppositions, Alexandre Kantorow marquant chaque apparition de l’épisode médian par un emportement, un sens du rubato très dramatisé et un rien ostentatoire. Si la troisième, sorte de scherzo qui avoue à peine son nom, oppose les registres chtoniens et angéliques, l’ultime plage semble, en ses ultimes pages, presque crépusculaire, dans un univers glacé et sépulcral, loin de la percée lumineuse qu’y plaçaient un Arturo Benedetti Michelangeli ou un Emil Gilels (tous deux chez DG).

C’est le même sceau sombre et tragique qui frappe la vision (le mot n’est pas trop fort) qu’a Kantorow de la troisième sonate. D’avantage rhapsodique que ses deux confrères, il fait d’avantage lorgner l’œuvre vers la « nouvelle musique allemande », sans doute plus vers Liszt que vers Schumann, avec cet élargissement mature du geste augural de l’allegro maestoso, cette passion dévorante nimbant l’andante espressivo et sa variante Rückblick, ici presque tragique dans sa désespérance) ce scherzo vraiment démonique, ou de final âprement disputé entre forces obscures et soudaine luminosité conquise de haute lutte.

Au terme de cet épuisant parcours, et en guise de bis pour le moins imposant, le pianiste français nous offre une vision altière, très libre de phrasés et presque baroquisante d’agogique de la transcription pour la seule main gauche de la chaconne de la seconde partita de J.S. Bach, réalisée plus tardivement par Brahms, vers 1879 : une version dont l’aspect à la fois inéluctable et capricieux s’oppose en tout point à la conception formellement plus classique et pareillement défendable qu’en offrait récemment Kotaro Fukuma (Naxos).

Au total, voici trois nouvelles versions de cet opus 5, diversement couplées et très contrastées : chacun y trouvera sa vérité entre l’intimité impalpable d’Adam Laloum, le classicisme sublimé de Jonathan Fournel ou le quasi-expressionnisme impressionnant de maturité mais un rien ostentatoire d’Alexandre Kantorow. A chaque mélomane d’opérer son choix parmi ces égales réussites. Avouons à titre tout à fait personnel une légère préférence pour le classicisme et lélégance de Jonathan Fournel, d’une éloquence aussi racée que concluante.

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