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Romeo Castellucci et Teodor Currentzis à Salzbourg, spiritualité et ennui

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Salzbourg. Felsenreitschule. 6-VIII-2022. Béla Bartók (1881-1945) : Le Château de Barbe-Bleue, opéra en un acte sur un livret de Béla Balasz. Avec : Aušrinė Stundytė (Judith), Mika Kares (Barbe-Bleue), Christian Reiner (prologue). Carl Orff (1895-1982) : De Temporum Fine Comoedia, sur un livret du compositeur. Avec Nadezhda Pavlova (Sybille 1) ; Christian Reiner (Lucifer) ; Aušrinė Stundytė (alto) ; Sergei Godin (ténor)… musicAeterna Choir, Bachchor Salzburg ; Salzburger Festspiele und Theater Kinderchor. Mise en scène, décors, costumes et lumières : Romeo Castellucci ; chorégraphie : Cindy Van Acker. Gustav Mahler Jugendorchester, direction : Teodor Currentzis

Un étrange diptyque, constitué par le Château de Barbe-Bleue et une œuvre oubliée de , est plombé par le sérieux ampoulé d’une approche lourdement symboliste.

La collaboration salzbourgeoise entre et avait commencé l’an passé par une grande réussite, un Don Giovanni dérangeant, mais éclairé par un regard analytique d’une richesse rare. Cette année, les choses sont bien différentes pour de multiples raisons. Un article du journal berlinois TAZ publié le 28 juillet, deux jours après la première de ce spectacle, mettait en lumière le financement des entreprises du metteur en scène par une fondation russe financée par un magnat du gaz, comme si les liens bien établis de avec les cercles du pouvoir russe n’étaient pas déjà assez connus. On pourrait faire l’effort d’oublier le temps d’un spectacle tout ce que ces complaisances ont de dérangeant, dans un pays plus directement lié qu’aucun autre en Europe occidentale au monde douteux des oligarques russes, mais les limites artistiques de cette nouvelle collaboration incitent un peu moins à la clémence.

Le Château de Barbe-Bleue n’a pas de chance à Salzbourg : sa précédente production scénique, couplée avec d’autres œuvres de Bartók, réunissait le peintre Daniel Richter et le metteur en scène Jossi Wieler, mais le second ne pouvait que tenter d’esquiver le kitsch décoratif du premier. Cette fois, Castellucci surimpose au livret de Béla Balasz une histoire adventice qui ne convainc guère et n’occupe du reste que très partiellement cette heure de spectacle. Des cris de nouveau-né retentissent dans la salle entièrement noire, orchestre compris, puis ceux d’une femme certainement en train d’accoucher ; peu après, Judith et Barbe-Bleue enterrent un enfant ; et plus tard, dans une robe blanche dont elle a enduit le bas-ventre de peinture noire, Judith revit cette scène d’accouchement. Pendant presque tout le spectacle, la scène est sombre, le rideau noir ne s’ouvrant que sur un autre rideau noir quelques mètres plus loin. Le plateau est couvert d’eau, des formes (croix, ligne, arc de cercle…) s’enflamment sans nécessité tout au long de l’œuvre. Pour la septième porte, trois formes dessinent avec leur reflet dans l’eau le mot ICH (MOI), tandis qu’on lit sur le sol « Meine Haut » (Ma Peau) écrit à l’envers : cette psychanalyse de bazar ne constitue pas une interprétation, simplement une illustration kitsch mais pompeusement sérieuse, d’une œuvre qui mérite bien mieux.

Teodor Currentzis n’a pas grand-chose à offrir de bien neuf pour ce chef-d’œuvre qui ne l’a pas attendu pour connaître de grandes interprétations. La manière dont il retient la dynamique, au rebours de la partition, à quelques moments pour la relâcher sans frein à d’autres, beaucoup de maniérismes inutiles susciteront le ravissement de ses admirateurs inconditionnels, mais ils ne servent pas la partition. C’est d’autant plus regrettable que le même chef, avec le même remarquable Gustav Mahler Jugendorchester, avait ouvert cette édition du festival avec une interprétation poignante de la symphonie « Babi Yar » de Chostakovitch. En Barbe-Bleue, est beaucoup trop en retrait, avec un timbre peu marquant et une absence d’incarnation du personnage, comme s’il s’agissait de laisser toute la lumière (pour le peu qu’il y en a sur scène) à . Sa Judith souffre un peu de l’approche de Currentzis, qui la conduit à force de surinvestissement expressif à hacher beaucoup de phrases ; la beauté du timbre, l’aisance de la projection, le talent de vraie chanteuse-actrice ont tout de la grande Judith qu’elle pourra être avec un autre chef.

dans l’impasse

Le pire vient, comme on pouvait s’y attendre, après le long entracte (le spectacle dure 3 h 25 pour à peine plus de deux heures de musique). De Temporum Fine Comoedia de Carl Orff a certes été créé à Salzbourg (en 1973, sous la direction de Herbert von Karajan), mais est-ce une raison suffisante pour la ressortir du placard ? La version de 1981 choisie pour ce spectacle n’a été créée qu’après la mort du compositeur, en 1994 à Ulm, loin des grands centres de la vie musicale, et le site de l’éditeur Schott n’indique aucune représentation depuis 2010. Que l’œuvre n’ait aucune épaisseur dramatique est une chose, mais qu’a-t-elle à offrir du point de vue musical ? On pourrait être indulgent pour les premières minutes de la partition, mais dès que le chœur des sibylles abandonne le chant pour une déclamation terriblement ampoulée, la consternation le dispute sans cesse au rire.

L’archaïsme factice auquel Orff, étranger aux avant-gardes de son temps, a cru pour sortir de son isolement créatif, devient d’autant plus pesant que l’œuvre manque autant de force théâtrale que de structure, et pour tout dire de sens, malgré le poids écrasant de son angoisse métaphysique. Castellucci ne nous aide pas : on retrouve son goût pour les symboles, pour les quatre éléments, pour les rituels de lustration. L’accumulation de symboles offre sans doute un jeu de pistes passionnant pour les amateurs, mais ils ne suffisent pas à faire croire aux préoccupations spirituelles de Carl Orff.

Il est difficile, dans ce cadre, de commenter l’interprétation musicale. Les jeunes musiciens du Gustav Mahler Jugendorchester, et notamment la légion de percussionnistes, s’en donnent à cœur joie ; les chœurs réunis pour l’occasion, musicAeterna et le Bachchor Salzburg, scandent les interminables chœurs parlés avec force et un accent parfois approximatif, et , dans le bref rôle créé autrefois par Christa Ludwig, ne fait pas beaucoup plus que de la figuration.Il n’y aura peut-être pas de troisième chance à Salzbourg pour cette œuvre pesante.

Crédits photographiques © SF / Monika Rittershaus

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