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Arie van Beek, l’art de ne pas choisir

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Après onze saisons et demi à la tête de l’Orchestre de Picardie, laisse la formation à la jeune Johanna Malangré. À cette occasion, il revient pour nous sur sa longue collaboration, ainsi que plus généralement sur son approche de la musique et du répertoire.

ResMusica : Après avoir passé plus d’une décennie à l’Orchestre de Picardie, vous le quittez cet été. Quel bilan pouvez-vous faire de cette collaboration ?

: Il me semble que l’Orchestre de Picardie et moi avons beaucoup évolué ensemble. C’est un orchestre très important dans la région, avec de nombreux concerts dans de nombreuses villes, pour des programmes très divers, qui peuvent aller d’une cantate profane de Bach avec mise en scène, à des œuvres de musique actuelle, dont le récent enregistrement autour de (Clef ResMusica), en passant par une coproduction avec l’Orchestre de Chambre de Genève pour la Neuvième Symphonie de Beethoven. En résumé, nous avons joué pendant plus de dix ans un répertoire qui va du baroque à aujourd’hui, avec tout entre les deux.

RM : Vous avez programmé cette dernière saison l’intégrale des symphonies de Beethoven, quelle était l’idée principale de ce projet ?

AvB : L’Orchestre de Picardie est un ensemble de moyenne taille, donc avec pour noyau le répertoire de la période classique et le début de la période romantique. Pour proposer une intégrale marquante lors de ma dernière saison, j’aurais alors pu programmer toutes les symphonies de Haydn ou de Mozart, mais dans les deux cas, je crois qu’on m’aurait dit non…

De toute façon, j’ai évidemment tout de suite pensé à celles de Beethoven, que tout le monde aime et qui sont géniales dès la première, en plus de pouvoir être jouées toutes pendant une même saison. Dans ce corpus, beaucoup d’œuvres sont pour l’époque véritablement nouvelles. La 3 ou la 5 bien sûr, mais surtout la 9, non seulement pour le chœur, ce qui est une première dans une symphonie, mais aussi par le fait que dans le quatrième mouvement sont répétés de nombreux thèmes de tous les autres. Puis la construction est totalement inédite dans l’histoire de la musique, tant par la longueur que par l’effectif, qui pour l’occasion imposait un second orchestre en plus de celui de Picardie, d’où mon idée de l’associer à la seconde formation dont je suis directeur musical, l’Orchestre de Chambre de Genève.

RM : À part Beethoven, quels ont été les grands axes de votre répertoire, en Picardie et plus généralement depuis vos débuts en tant que chef ?

AvB : Difficile à dire. Il y a certaines œuvres que j’ai toujours trouvé passionnantes à travailler, mais qui m’intéressent moins à écouter ; et l’inverse est vrai aussi. Pour me faire plaisir, j’écoute les Concerto Grossi de Haendel, mais cela m’intéresse peu à diriger, tandis que j’ai adoré diriger Pli selon Pli de Boulez, que j’écoute très peu au disque. D’un autre côté, j’ai toujours été intéressé par des ouvrages plus rares, par exemple le Concerto pour violon de Frank Martin, qui était très important à faire à Genève, car ce grand compositeur est né et a vécu la moitié de sa vie là-bas. Toutes les saisons, je programmais donc au moins une œuvre de lui en Suisse.

Mais globalement, j’ai toujours eu pour spécialité de ne pas être un spécialiste. J’aime diriger Bach ou Corelli, car c’est une musique fabuleuse, qui m’a d’abord intéressé à découvrir et étudier, puis juste après, j’ai fait la même chose avec un autre style, jusqu’à la musique contemporaine, qui m’a d’autant plus attiré que j’ai commencé percussionniste, donc à jouer dès très jeune des partitions de compositeurs comme Xenakis. Finalement, j’ai fait mes études à une période d’après-guerre où tout le monde voulait l’ouverture et chercher de nouvelles formes ; je suis toujours resté attaché à ces idées.

« J’ai toujours eu pour spécialité de ne pas être un spécialiste. »

RM : Vous avez été formé entre autres par et avez en effet toujours dirigé beaucoup de musique contemporaine. Quels sont vos intérêts pour cette musique ?

AvB : Il y a en France, depuis Berlioz, deux courants de la musique classique : celui progressiste et celui conservateur. Lorsqu’on regarde la période romantique, Berlioz est évidemment un avant-gardiste, suivi par certains Russes et par d’autres plus que par les Français d’ailleurs. Plus récemment, on pense évidemment à Boulez, pour lequel il y a encore les pour et les contre.

Avec l’Orchestre de Picardie, nous avons créé une relation forte avec le Conservatoire de Paris et la classe de composition, pour laquelle nous avons présenté notamment huit pièces de jeunes compositeurs, de musique dite avant-gardistes. Dans le même temps, nous avons aussi interprété des artistes de l’autre courant, plus mélodique, avec par exemple des œuvres de Guillaume Connesson ou Camille Pépin, plus accessibles pour une majorité du public.

Pour moi, ce n’est pas un choix : un orchestre a le devoir de jouer les deux ! Lorsque j’étais percussionniste au Pays-Bas sous la direction d’, il me disait déjà que nous étions obligés de faire ce qui se présentait à nous aujourd’hui. L’orchestre n’est pas un musée avec une collection permanente, c’est une exposition toujours temporaire, avec de nombreuses propositions différentes. J’ai adoré jouer Pli selon Pli plusieurs fois dans ma vie, mais à l’opposé, j’ai aussi aimé jouer des compositeurs actuels plus simples.

« L’orchestre n’est pas un musée avec une collection permanente, c’est une exposition toujours temporaire. »

RM : Puisque l’on est dans la jeune génération, la cheffe de 33 ans Johanna Malangré va vous succéder à la tête de l’Orchestre de Picardie, comment cela s’est décidé ?

AvB : Elle a été choisie par le directeur ainsi qu’un comité dans lequel se trouvaient de nombreux musiciens. Quitter l’orchestre n’était pas une décision de ma part, mais venait du fait que j’achevais mon troisième mandat, après près de douze années à la tête de la formation, donc qu’il était temps de passer la main. Maintenant, les orchestres veulent majoritairement changer à trois mandats, c’est même inscrit dans les statuts de l’Orchestre de Chambre de Genève, avec lequel je quitterai également mes fonctions à la fin de ce dernier contrat.

Malgré cela, je serai le directeur musical resté le plus longtemps avec ces deux formations, et dans les deux cas, je crois qu’il y a toujours eu un grand respect et une grande confiance entre les musiciens et moi. Je suis donc content de partir pendant que tout fonctionne, plutôt que parce qu’il y aurait eu conflit, et il est à présent temps de souhaiter bonne chance à la nouvelle cheffe en Picardie !

RM : Puisque vous ne serez bientôt plus directeur musical, quels sont vos projets pour la suite ?

AvB : Il est clair que je serai régulièrement réinvité dans les années à venir, non seulement pour des programmes symphoniques, mais aussi à l’opéra. En revanche, pour redevenir directeur de musical, à 71 ans aujourd’hui, la décision ne viendra pas de moi en premier, bien que si elle arrive, je m’y intéresserai forcément. Je n’ai jamais fait de planning de carrière et tout dans ma vie musicale est venu à la suite, avec des demandes de la part des orchestres, que ce soit d’Auvergne, de Picardie ou de Genève. Pour la musique contemporaine, j’ai aussi dirigé longtemps le Doolen Ensemble à Rotterdam, ma ville natale, même s’il n’existe malheureusement presque plus.

RM : Vous êtes avant tout un chef de concert, mais avez réussi des incursions remarquées à l’opéra, comme The Rakes Progress à Lille. Était-ce important pour vous ?

AvB : Oui, d’ailleurs je vais rediriger un opéra d’Offenbach fin 2023 à Lausanne, et j’adorerais encore en diriger, principalement les ouvrages lyriques de Berlioz, dont Béatrice et Bénédicte en priorité, que je pourrais prendre n’importe où si cela se présentais, tant je trouve cette œuvre géniale.

Crédits photographiques : Portrait © Anne-Sophie Flament ; Direction © Arie van Beek 

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