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Cantus Arctivus d’Einojuhani Rautavaara

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(1928-2016), souvent qualifié de plus notable compositeur finlandais depuis Jean Sibelius (1865-1957), a fait montre d’une curiosité éclectique exceptionnelle tout au long de son riche parcours et a réussi à transcender les esthétiques successives qui l’ont charmé. Son imagination sans cesse en alerte l’a conduit à composer en 1972 un inoubliable Cantus arcticus, Concerto pour oiseaux et orchestre.

Cet opus 61, d’une durée de 18 minutes environ, appartient au nombre des œuvres qui sans conteste ont assis sa réputation internationale. Résultant d’une commande de l’Université d’Oulu, première université arctique, destinée à célébrer sa première cérémonie de doctorat. Elle néglige donc la traditionnelle cantate pour chœur et orchestre habituellement requise en cette circonstance académique. Ce choix répondait exactement au désir du jeune musicien de rompre avec certaines coutumes.

La création se déroule le 18 octobre 1972 sur le campus de l’Université d’Oulu, sur le golfe de Botnie. L’œuvre est dédiée au populaire Président de la République de Finlande en exercice, Urho Kekkonen (1900-1986). L’Orchestre symphonique d’Oulu est placé sous la baguette du chef américain . A cette époque, le compositeur de 44 ans a déjà constitué un très riche catalogue abordant tous les genres musicaux. Citons principalement deux opéras, trois quatuors à cordes, un octuor à vent, une suite pour cordes Les violoneux, A Requiem in our time pour orchestre à vent, quatre symphonies, un concerto pour violoncelle…

Toujours est-il que Cantus arcticus enregistre d’emblée un franc succès populaire, national et international, qui perdurera dans le temps. Cette gloire incontestable la situe aux côtés d’autres musiques, grossièrement contemporaines, ayant acquis une audience patente ; on songe en particulier à la Symphonie n° 3 dite « Des chants plaintifs » pour soprano et orchestre (1976) du Polonais Henryk Górecki (1933-2000), à la cantate scénique Carmina Burana (1937) de l’Allemand Carl Orff (1895-1982), à l’opéra Einstein on the Beach de l’Américain Philip Glass (né en 1937) de 1976, à la fameuse Sinfonia pour orchestre et huit voix amplifiées de l’Italien Luciano Berio (1925-2003) composée en 1968, sans oublier, dans un registre pas très éloigné à l’œuvre d’Alan Hovhaness (1911-2000) utilisant les enregistrements de cris de baleines dans sa musique pour orchestre et baleines And God Created Great Whales composée et créée en 1970.

Rautavaara incorpore dans sa partition des enregistrements de chants d’oiseaux fixés sur bande magnétique réalisés par ses soins, non loin du cercle arctique mais aussi dans des marais situés au nord de la Finlande. Ainsi met-il en place une sorte de dialogue inspiré entre les sons enregistrés et l’orchestre. Il précise sa volonté d’écrire simplement pour l’orchestre et de favoriser une interaction permanente entre ces deux entités. Néanmoins, l’instrumentation réclame un nombre assez conséquent d’instruments, à savoir : 2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes en si, 2 bassons – 2 cors en fa, 2 trompettes en si, 1 trombone – des percussions : timbales, cymbales, célesta, tam-tams – harpe – cordes : violons I, violons II, altos, violoncelles, contrebasses – bande magnétique.

Description de l’œuvre

Rautavaara choisit d’offrir une description programmatique de la nature basée sur des mélodies hymniques archaïques modales. Il met en place une sorte de nouvelle simplicité qui ne fut pas du goût de tous les observateurs. Pourtant son usage de motifs répétés quasi hymniques crée une étrange atmosphère proche de l’hypnose liturgique. La texture orchestrale assez simple est réhaussée par le contrepoint du chant des oiseaux enregistré sur bande qui dialoguent presque constamment avec les musiciens. L’atmosphère éthérée, charmante, oscille entre le réel et l’imaginaire. Il parvient à maintenir l’intensité de la musique sans avoir à recourir à des contrastes marqués. Les harmonies basées sur des progressions tonales et modales renforcent une construction thématique modeste mais efficace. Au niveau de la couleur du tissu sonore, l’œuvre dégage une chaleur romantique d’allure impressionniste, impose un contrepoint aléatoire, offre une certaine modernité personnelle mais jamais iconoclaste. Précisons enfin que les instruments sont largement amenés à imiter les sonorités d’oiseaux. Et d’autre part, les bandes enregistrées ont été modifiées par endroits à l’aide de moyens électroniques.

Cantus arcticus se compose de trois mouvements séparés.

Premier mouvement

Suo (Le Marais). Le compositeur précise que le duo de flûtes entendu au début du mouvement doit faire penser aux instrumentistes, selon le compositeur, à l’automne et à Tchaïkovski. Ce climat impressionniste et suspendu est enrichi par l’arrivée de l’ensemble de la famille des bois de l’orchestre puis par les chants d’oiseaux du marais au printemps. Plus tard, les cordes développent une riche et opulente mélodie que l’auteur associe à une marche paisible dans la nature. Les dernières mesures reprennent la mélodie des flûtes du commencement.

Deuxième mouvement

Melankolia (Mélancolie) propose un enregistrement du chant de l’alouette hausse-col passé au ralenti, descendant ainsi de deux octaves. Ensuite les cordes jouent une mélodie apaisée. Existe-t-il là un écho lointain du Cygne de Tuonela de Sibelius ?

Troisième mouvement

Joutsenet muuttavat (Migration des cygnes). Le dernier mouvement adopte un ample développement en arche et commence par un crescendo de l’orchestre. Le compositeur parle de « cygnes volant directement vers le soleil ». Plusieurs associations instrumentales lancent des appels aléatoires tandis que les cygnes chanteurs (emblème du Pays aux mille lacs) se surajoutent et complexifient le tissu sonore. Après une acmé magnifique l’orchestre et les chants d’oiseaux s’estompent peu à peu vers le lointain.

Cantus arcticus est une musique aux accents impressionnistes et impressionnants, une invention musicale attachante et inspirée, à la chaleur romantique et aux couleurs chatoyantes, au climat plaintif et mélancolique, c’est sans doute une illustration splendide et vécue de la nature et de l’âme finlandaises.

 Quelques enregistrements de premier plan

Orchestre symphonique de l’Institut Klemetti, dir. Pertti Pekkanen. 1981. Finlandia FACD 009 (ou 4509-99969-2).

Orchestre symphonique de la Radio de Leipzig, dir. Max Pommer. 1989. Ondine ODE 747-2.

Orchestre symphonique de Lahti, dir. . 1992. BIS-CD-1038.

Orchestre national royal d’Ecosse, dir. Hannu Lintu. 1997. Naxos 8.554147.

Orchestre philharmonique d’Helsinki, dir. Leif Segerstam. 2004. Ondine ODE 1041-2.

Orchestre philharmonique de Radio France, dir. . 2014 (enregistrement live du 26 avril 2019), mis en ligne sur YouTube le 2 mai 2019.

Lectures recommandées

AHO Kalevi, JALKANEN Pekka, SALMENHAARA Erkki, VIRTAMO Keijo, Finnish Music, Otava, 1996.

CARON Jean-Luc, , Bulletin de l’A.F.C.N. n° 23, 118 p., 2000.

CARON Jean-Luc, Einojuhani Rautavaara, immense compositeur de notre temps, ResMusica, 1er août 2016.

CARON Jean-Luc, Einojuhani Rautavaara, bleu nuit éditeur (en préparation).

GOROG Lisa, From Sibelius to Sallinen, Greenwood Press, 1989.

HILLILA Ruth-Esther & BLANCHARD HONG Barbara, Historical Dictionary of the Music and Musicians of Finland, Greenwood Press, 1997.

Crédits photographiques : Vols d’oiseaux de Gilles Aillaud. Huile sur toile. 2001 © ADAGP

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