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Le Freischütz déconstruit de Christoph Marthaler à Bâle

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Bâle. Theater. 1-IX-2022. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Der Freischütz, opéra en deux actes sur un livret de Friedrich Kind. Mise en scène : Christoph Marthaler ; décor et costumes : Anna Viebrock. Avec : Jochen Schmeckenbecher, Kaspar ; Nicole Chevalier, Agathe ; Heike Wittlieb, Ännchen ; Karl-Heinz Brandt, Ottokar ; Andrew Murphy, Kuno ; Rolf Romei, Max ; Jasin Rammal-Rykała, Samiel/Ermite ; Raphael Clamer (Kilian) et Ueli Jäggi. Kammerorchester Basel, direction : Titus Engel

L’événement est peut-être plus dans la fosse que sur scène : les instruments anciens du et donnent une vie enthousiasmante à la partition.

Der Freischütz n’est pas aujourd’hui une œuvre facile. Non seulement le livret est un des plus mal ficelés de tout le grand répertoire, mais l’univers artificiel de tradition pieuse qu’il crée, avec ses virils chasseurs et ses pieuses et froussardes jeunes filles, devient insupportable aujourd’hui. Ce n’est pas un hasard si fait subir au trop célèbre chœur des chasseurs son humour ravageur : le « désir masculin » qui s’assouvit par le jeu des muscles et des armes, ce n’est plus possible. On l’entend donc sous toutes les formes, y compris sous sa forme originale (mais incomplète), mais aussi, a capella, chanté par… les musiciens de l’orchestre (tandis qu’à un autre moment c’est le chœur qui joue sur des violons… naturellement factices). Vieille rengaine, décidément, dont on ne sait plus que faire. De même, il ne reste pas grand-chose de la chansonnette des filles d’honneur.

L’ouverture commence donc, orchestre placé en haut de la fosse d’orchestre (il baisse et remonte à plusieurs reprises au cours de la soirée, jeu familier à Marthaler sur les artifices de la scène) ; le rideau s’ouvre ensuite, et… rien. Autour de tables d’une triste salle des fêtes, des personnages (ceux de l’opéra) trompent leur ennui devant leur chope, ne parlent pas, ne bougent pas. Silence total. Les premiers numéros de l’opéra mettront du temps à venir, et tout le spectacle est d’une lenteur qui est certes une marque de fabrique de Marthaler, qui joue constamment avec les attentes des spectateurs, mais a de quoi perturber des spectateurs non prévenus.

Marthaler ne laisse pas se dérouler l’œuvre dans sa linéarité classique, et on en perd au passage quelques fragments notables, la fin de la Gorge-aux-Loups et le beau récitatif accompagné d’Agathe. Il faut certes se battre pour que le respect des partitions reste un impératif pour les maisons d’opéra ; un spectacle comme celui-là, singulier et offrant une perspective forte, n’en a pas moins le droit d’exister, et ceux qui crieront au sacrilège devront expliquer en quoi telle ou telle mise en scène qui assassine à leurs yeux l’œuvre sacrée empêchent qu’on la redonne le lendemain dans sa scrupuleuse intégrité, carton pâte compris si besoin. Ce que Marthaler montre sur scène, c’est cet ennui que donne inévitablement la répétition fidèle des vieilles habitudes auxquelles ceux-là même qui s’y soumettent ne croient plus. Si certains morceaux sont interrompus, n’est-ce pas comme quand on a déjà tellement prononcé une phrase qu’il n’est plus nécessaire de la dire jusqu’au bout ? On chante toujours beaucoup dans les spectacles de Marthaler, même de pur théâtre : ici aussi, la communauté se construit par le chant, mais c’est autant une fragile harmonie qui tient la communauté qu’une contrainte qui dissout les individus.


On rit beaucoup dans le spectacle, certes moins que dans la purement comique mise en scène de Herbert Fritsch à Zurich (et bientôt à Berlin), et on reconnaît là beaucoup d’éléments du langage dramatique de Marthaler et d’. Il n’est pas douteux que cet opéra justifie un traitement de choc, similaire mais plus réussi que celui appliqué il y a un an à la si faible Giuditta de Lehár. L’ensemble ne parvient cependant pas au haut niveau de sophistication et de profondeur des Contes d’Hoffmann ou de Lulu, ni dans le décor, ni dans la construction du spectacle.

Les personnages de l’opéra, ici, sont tout sauf des héros, même le prince ou le vil Kaspar ne sont que des hommes comme les autres. Max, chanté avec efficacité par , est une mauviette qui voudrait seulement qu’on le laisse tranquille. Son Agathe est , qui fait une bonne partie de sa carrière en Allemagne, mais est américaine : sa soubrette vieillissante Ännchen (Heike Wittlib) est constamment obligée de lui traduire ce que disent les autres. Désormais indépendante après une quinzaine d’années dans différentes troupes allemandes, est toujours très impliquée dans les spectacles qu’elle joue, mais elle est aussi une excellente musicienne, et son Agathe est constamment séduisante.

Dans la fosse, le est dirigé par , qu’on connaît surtout comme spécialiste de musique contemporaine. Surprise, l’orchestre joue sur instruments anciens, et ce remarquablement. L’ouverture, jouée à sa place et intégralement, est enthousiasmante de rythme, de couleurs, de théâtralité. La scène, certes, requiert toute notre attention, mais on aimerait bien entendre par ailleurs une version de concert avec cet orchestre et ce chef, tant ils défendent avec brio ce choix instrumental.

Crédits photogrpahiques : © Ingo Höhn

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Bâle. Theater. 1-IX-2022. Carl Maria von Weber (1786-1826) : Der Freischütz, opéra en deux actes sur un livret de Friedrich Kind. Mise en scène : Christoph Marthaler ; décor et costumes : Anna Viebrock. Avec : Jochen Schmeckenbecher, Kaspar ; Nicole Chevalier, Agathe ; Heike Wittlieb, Ännchen ; Karl-Heinz Brandt, Ottokar ; Andrew Murphy, Kuno ; Rolf Romei, Max ; Jasin Rammal-Rykała, Samiel/Ermite ; Raphael Clamer (Kilian) et Ueli Jäggi. Kammerorchester Basel, direction : Titus Engel

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