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À Liège, Il Turco in Italia de Rossini selon Fabrice Murgia

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Liège. Opéra Royal de Wallonie. 23-X-2022. Gioachino Rossini (1792-1868) : Il Turco in Italia, drama buffo en deux actes sur un livret de Felice Romani, d’après la Bella Verita de Goldoni. Mise en scène : Fabrice Murgia, assisté par Véronique Leroy. Décors : Vincent Lemaire. Costumes : Marie-Hélène Balau. Lumières : Nicolas Olivier. Vidéo : Giacinto Caponio. Réalisateur : Jean-François Ravagna. Avec : Bruno de Simone, Don Geronio ; Elena Galitskaya, Fiorilla ; Guido Loconsolo, Selim ; Mert Süngü, Don Narciso ; Biagio Pizzuti, Prosdocimo ; Julie Bailly, ZaIda ; Alexandre Marev, Albazar ; Emilie Montagner et Virna Eliseo, les cadreuses (rôles muets). Figurants du Cejoli (Centre de jour liégeois). Chœur de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège. Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, pianoforte et direction : Giuseppe Finzi

Avec cette nouvelle production d’Il turco in Italia de Rossini, l’Opéra Royal de Wallonie-Liège fait mouche. 

Véritable four lors de la création milanaise, Il Turco in Italia a souffert jusqu’à notre époque de sa réputation, inexacte, de redite voire d’auto-pastiche de l’Italiana in Algeri. Si l’œuvre connut dès ses premières exécutions, un succès relatif sur les scènes anglo-saxonnes, c’est Maria Callas, parfaite incarnation de Fiorilla qui œuvra beaucoup – et moyennant d’importantes coupures – voici presque trois-quarts de siècle à la réhabilitation de l’ouvrage. Mais ce dramma buffo, moins démonstratif dans sa virtuosité, mais psychologiquement bien plus passionnant que par exemple la Cenerentola, demeure, en dehors de son ouverture, une rareté au disque comme à la scène. Jusqu’à ce jour, Il Turco in Italia n’avait d’ailleurs jamais été représenté à Liège.

Le livret de Romani, inspiré de la Bella verita de Goldoni, demeure pourtant étonnamment moderne à la fois par les sujets crûment évoqués (la liberté sentimentale voire la libération sexuelle affichées par les deux protagonistes féminines, le regard critique sur le racisme ordinaire nourri à l’égard des Turcs et en particulier de Sélim) que par leur traitement : les six personnages sont de manière très pirandellienne « en quête d’auteur » pour mettre en scène leurs déboires amoureux ou les calamités de leur exil, alors que le poète-narrateur Prosdocimo (à la manière du réalisateur Anselmi en mal d’inspiration du fellinien Otto e mezzo) cherche précisément, en prenant plus d’une fois le public à partie, un sujet inspiré de la vie réelle… in fine tout trouvé, moyennant quelques « ficelles », avec ce chassé-croisé libertin et ces tentatives avortées de cocufiage en bonne et due forme au cours d’un bal masqué riche en quiproquos et rebondissements. Réalité et fiction se répondent et se confondent : par les (dé)croisements des couples, l’on songe à un avatar de Così fan tutte revu et corrigé, où le cynisme contemporain aurait définitivement eu raison de toute philosophie de vie.


C’est là la grande réussite de Fabrice Murgia, l’imaginatif metteur en scène belge, déjà fêté durant les confinements successifs pour son poétique Palazzo incantato de Luigi Rossi à Dijon, ou son iconoclaste et vitriolique Schauspieldirektor mozartien à la Monnaie, de multiplier les clins d’œil stylistiques, et d’avoir transmuté l’assez malheureux dramaturge classique en un contemporain cinéaste arriviste présidant, du fond de sa camionnette- cabine technique, au tournage assez erratique d’un soap…. opera. Murgia use avec parcimonie et à-propos de la vidéo en direct (par le concours de l’excellent Giacinto Caponio supervisé par Jean-François Ravagnan) comme évident fil rouge, subtil distinguo entre fiction et réalité, va-et-vient scénographique, pour le spectateur, entre globalité théâtrale et gros plans individuels souvent hilarants. Mais ailleurs aussi, on nage en pleine commedia dell arte, par exemple avec ces cortèges très felliniens de masques grotesques, de loups extravagants, dont s’affublent les protagonistes lors du bal costumé du second acte peuplé de nains de foire costumés.

Les décors de – déjà très apprécié pour son travail à Liège dans le Don Giovanni façon high-tech mis en scène par Jaco van Dormael – campent à merveille l’univers d’un plateau de cinéma, avec l’allée et venue des remorques ou camions, avec au centre de l’espace scénique un studio en parfait toc, imaginarium des vrai (Murgia) et faux (Prosdocimo) régisseurs, voisinant tantôt avec une loge d’artistes tantôt avec un cabinet de maquillage par le biais de portes coulissantes libérant un inattendu écran de projection. Les beaux costumes, tantôt très classy – le complet-veston blanc de Sélim, la robe satinée de Fiorilla , tantôt échevelés – les tenues excentriques doublées d’iroquoises bigarrées affublant Zaida et Albazar – signées Marie-Hélène Balau reprennent au gré des scènes cette dichotomie entre mondes réel et imaginaire, entre turquerie onirique et strass italien, avec une salvatrice légèreté, sans surlignage excessif.


Côté distribution, dans le registre du burlesque, l’on peut compter sur l’enjôleur , campant avec adresse et tout en nuances un idéal Prosdocimo opportuniste, doté d’une voix bien trempée et d’un timbre homogène sur toute la tessiture : il affiche une joie communicative dans le geste et la voix, face à sa « création » en chantier, doublée d’un cynisme latent et grinçant.

En Don Geronio, le mari trompé, l’expérimenté Bruno De Simone, éminent spécialiste rossinien – il peut défendre dans ce répertoire pas moins de dix-sept rôles – se montre irrésistible, tant par son timbre insolite de baryton aigu que par sa verve malicieuse et sa faconde doublée d’une gestique drolatique et de mimiques désopilantes (captées au plus près par la camera à l’épaule de Caponio), entre autres au fil des duos ou trios masculins !

, ancienne lauréate du Concours reine Elisabeth de chant (troisième prix et prix du public en 2011), déjà bien connue sur la scène européenne pour ses brillantes apparitions notamment à Rome, Vienne ou Aix-en-Provence, reprend ici le rôle de Fiorilla qui lui valut déjà un triomphe à Dijon. Son timbre chaleureux, légèrement acidulé mais très homogène, son agilité à toute épreuve même dans les colorature les plus improbables, conviennent à merveille à la versatilité du rôle, depuis l’air sardonique vantant l’inconstance féminine (le Non si dà follia maggiore du premier acte ) jusqu’à l’immense scène tragique un rien factice (I vostri cenciSquallida veste bruna) ponctuant quasi l’ouvrage avant sa conclusion moralisatrice.

Son double « inversé », l’esclave turque , la fidèle Zaida permet de retrouver la mezzo-soprano belge , ancienne élève de José van Dam, assidue des scènes belges – et souvent fêtée en terres mosanes. Elle apporte à ce second rôle de demi-caractère une présence attachante par la fraîcheur de son timbre charnu, par son authenticité bonhomme, par son talent de patente comédienne et par sa vocalité irréprochable et enjôleuse.

Le rôle de Don Narciso, l’amant éconduit de la belle Fiorilla, échoit au ténor turc , à l’insolent abattage et au métier probant, mais à la projection assez monolithique et tendue : le registre suraigu apparaît un rien gercé et manque parfois un peu d’élégance.
Le très jeune ténor Alexander Marev, toujours en cycle de perfectionnement, s’affirme comme un talent plus que prometteur dans le bref rôle d’Albazar, même s’il manque encore d’envergure et de « muscle ». Mais le timbre est plus qu’intéressant et la musicalité s’avère au rendez-vous.

Mais hélas, dans le rôle-titre de Sélim, le baryton basse Guido Loncosolo nous déçoit, à la fois par l’instabilité de son vibrato, par sa justesse approximative, par son timbre un soupçon fatigué, et aussi par son débit insuffisant lors des joutes oratoires les plus virtuoses. Il est à plusieurs reprises en léger mais perceptible décalage avec ses partenaires ou avec l’orchestre.


Si les chœurs bien préparés par Denis Segond apportent le piment nécessaire aux grands ensembles, l’orchestre nous apparaît cette après-midi en petite forme : cordes peu cohérentes, solistes parfois approximatifs, telle cette première trompette mal embouchée. Si s’avère un continuiste efficace au pianoforte, il se révèle un chef rossinien assez mou et désinvolte, dépourvu de ce sens du crescendo électrisant (dès l’ouverture, cette après-midi assez indifférente) ou de l’effervescence rossinienne, et coordonne par moments assez mal plateau et fosse d’orchestre. Ces quelques réserves oblitèrent quelque peu la réalisation dans sa globalité, mais l’essentiel de ce spectacle demeure la mise en scène assez géniale de Fabrice Murgia, réussissant sous des dehors colorés presque carnavalesques la translation temporelle du livret à force d’idées coruscantes ou burlesques du meilleur effet.

Crédits photographiques : © ORW-Liège – J. Berger

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