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Idiota de Marlene Monteiro Freitas : boîte pour temps troubles

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Paris. Palais de la Porte Dorée. 26-X-2022. Dans le cadre du Festival d’Automne. Marlene Monteiro Freitas : idiota. Chorégraphie et performance : Marlene Monteiro Freitas. Assistante chorégraphie : Hsin-Yi Hsiang. Scénographie : Marlene Monteiro Freitas, Miguel Figueira, Yannick Fouassier. Lumières : Yannick Fouassier. Son : Rui Antunes. Costumes : Marlene Monteiro Freitas

de retour après Guintche et Ôss avec le solo idiota dans le cadre du portrait que lui consacre le Festival d’Automne. Comme à son habitude, elle frappe fort.

Pas de scène à proprement parler dans le vaste espace art déco du Palais de la Porte Dorée,  mais un promontoire fait de trois plateformes carrées noires superposées pour former une pyramide sur laquelle trône une boîte transparente. Faite de trois faces en plexiglas, cette boite est suffisamment grande pour y accueillir la danseuse et chorégraphe dans un solo inédit. Dans cette boîte, unique lieu de vie et de performance durant toute la pièce, des accessoires, des éléments de costumes, des petits crochets, des sangles auxquelles se suspendre et des graviers noirs au sol. Le tout est sonore : des micros ont été placés au sol pour amplifier certains moments du spectacle, à la manière dont quelques espaces ont pu être sonorisés dans Ôss ou Mal – Embriaguez Divina. Mais ici, la chorégraphe est seule et l’espace est exigu.

Toutes les potentialités de cet endroit sont exploitées, comme si étaient épuisées à l’absurde les possibilités de jeu que permet ce dispositif. Rien n’est imposé à notre regard, aucune lecture n’est privilégiée, il n’y a pas de didactisme : les signifiants, textuels, vocaux, chorégraphiques, n’imposent aucun signifié, aucun référent, aucun sens, a priori. Et pourtant, le corps contraint de la danseuse, les signes qu’elle manipule ou exprime sans leur attribuer de visées politiques ou artistiques, disent tout de même quelque chose, et même quelque chose de grave et bouleversant, sur nous, sur ces temps troubles, sur notre rapport au réel, sur ce qui est montré et ce qui est vrai, sur notre capacité à se saisir du monde ou à le laisser fuir.

À l’intérieur de cette boîte, Marlene Monteiro Freitas recrée un monde, accélère ou allonge le temps, impose son tempo, quitte à déconcerter. Là où Bacchantes entraînait furieusement le spectateur au son des trompettes, dans un fracas de pupitres manipulés à l’excès ou par l’apogée dansée du boléro de Ravel, Marlene Monteiro Freitas développe depuis Ôss et avec idiota une temporalité autre, allongeant le temps plus qu’avant. Le répertoire chorégraphique et la grammaire restent les mêmes : les grimaces, les mouvements doucement saccadés, la présence des fluides, crachats ou sueur. Mais ces éléments habituels font ici place à une certaine fragilité, qui était également très présente dans Ôss. Les gestes sont là mais comme mis à l’épreuve d’une contrainte telle qu’elle révélerait la faille dans le fard.

Ainsi, tout semble nécessaire : le temps parfois long, la maîtrise athlétique et les moments d’abandon. Tout se passe comme si, créés dans des temps troubles, Ôss et idiota laissaient plus de place à l’accident, à ce qui pourrait passer pour de la fragilité mais qui semble plutôt manifester l’humain dans un système soumis aux violences du temps. Marlene Monteiro Freitas semble ainsi incarner une prostituée, un esclave en costume traditionnel turc, s’exhibant pour se vendre ou être vendu, un chat ou sur une litière géante ou un cheval dans un box trop étroit. Un petit être se met à pleurer, un animal ou un enfant, implorant on ne sait quoi, de la fumée remplit la boîte et l’on pense à une chambre à gaz ou à un suicide comme l’apogée d’une existence trop douloureuse. Les images se succèdent, la boîte exhibe, contraint et crée une multitude de sens, toujours avec fragilité.

Marlene Monteiro Freitas brouille les pistes, elle évoque, tout en se gardant bien de mettre le doigt sur quoi que ce soit. Nous voilà face à nos propres subjectivités. Mais l’angoisse est là qui rôde comme une émotion qu’il faudrait soupçonner, comme si quelque chose de l’anxiété du monde affleurait à cet endroit, dans cette temporalité. Il y a comme une évocation de La femme des sables de Kôbô Abe, condamnée à nettoyer un sable qui revient sans cesse, d’Oh les beaux jours de Beckett avec cette femme que le sable va étouffer mais qui ignore le péril et se noie dans une logorrhée mortelle, de La horde du contrevent où un groupe d’hommes et de femmes vainc des dizaines de vents en se rendant à leur source qui leur est inconnue. Les gestes reviennent, Marlene danse contre tous les périls, elle remonte toujours et sans cesse aux sources de ce que l’on pourrait appeler le réel. Un réel que l’on voudrait se cacher. Un réel politique tout autant que poétique.

Car cette idiotie qui donne son nom au titre du spectacle a moins à voir avec la bêtise qu’avec l’origine étymologique du mot : ce qui est solitaire, unique. L’idiotie de Marlene est celle du philosophe Clément Rosset, sa lecture du réel, qualifiée d’idiotie, c’est à dire cette capacité à se saisir d’une chose dans son unicité, ce qu’elle a de simple et de particulier. Marlene nous laisse nous saisir de son langage protéiforme et, remplissant de quelque chose plutôt que rien ces figures étranges, nous voila aux prises avec un réel simple et éclatant, l’expression inquiète de cette « ivresse divine » chère à la chorégraphe, plus que jamais intranquille.

Crédits photographiques : © Bea Borgers

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Paris. Palais de la Porte Dorée. 26-X-2022. Dans le cadre du Festival d’Automne. Marlene Monteiro Freitas : idiota. Chorégraphie et performance : Marlene Monteiro Freitas. Assistante chorégraphie : Hsin-Yi Hsiang. Scénographie : Marlene Monteiro Freitas, Miguel Figueira, Yannick Fouassier. Lumières : Yannick Fouassier. Son : Rui Antunes. Costumes : Marlene Monteiro Freitas

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