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L’Amour des trois Oranges à Nancy : un kaléidoscope de pure féerie

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 16-XI-2022. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Lioubov k triom Apelsinam (L’Amour des trois Oranges), opéra en un prologue et quatre actes sur un livret de Sergueï Prokofiev et Véra Janacopoulos, d’après la pièce L’Amore delle tre Melarance de Carlo Gozzi. Mise en scène : Anna Bernreitner. Décors et costumes : Hannah Oellinger et Manfred Rainer. Lumières : Paul Grilj. Avec : Matthieu Lécroart, le Roi de trèfle ; Pierre Derhet, le Prince ; Lucie Roche, la Princesse Clarice ; Anas Séguin, Léandre ; Léo Vermot-Desroches, Truffaldino ; Aimery Lefèvre, Pantalon ; Tomislav Lavoie, Tchélio / le Héraut ; Lyne Fortin, Fata Morgana ; Margo Arsane : Sméraldine, Linette ; Anne-Sophie Vincent, Nicolette ; Amélie Robins, Ninette ; Patrick Bolleire, la Cuisinière ; Benjamin Colin, Farfarello ; Ill Ju Lee, le Maître de cérémonies. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Guillaume Fauchère) ; Orchestre de l’Opéra national de Lorraine ; direction : Marie Jacquot

Servie par une distribution pleinement engagée et une direction orchestrale puissante, place résolument la foisonnante intrigue de L’Amour des trois Oranges dans un univers de féerie, qui manque toutefois d’humour et d’un soupçon de folie supplémentaires.

Comme pour La Flûte enchantée à Nancy la saison dernière, et ses décorateurs et costumiers, Hannah Oellinger et Manfred Rainer, s’inspirent à nouveau de l’esthétique du dessin animé américain. Le château qui trône au centre du plateau rappelle celui de Disneyland, les costumes très inventifs et fort réussis évoquent les princes et princesses comme les méchantes fées et magiciens des longs métrages de Disney. Cette fantasmagorie colle parfaitement à l’atmosphère de conte et au merveilleux de la pièce de Carlo Gozzi et du livret qu’en ont tiré et Véra Janacopoulos. Usant du plateau tournant, Anna Bernreitner parvient avec élégance à faire se succéder sans accroc les multiples tableaux, à caractériser chacun des nombreux personnages et à dérouler avec une relative clarté l’intrigue passablement compliquée voire hétéroclite. L’astucieuse métamorphose des oranges en robes de jeunes filles est ainsi une franche réussite.

On finit cependant par s’interroger sur la finalité du spectacle, sur les intentions de Prokofiev, bref sur la morale du conte. Le chœur vêtu de combinaisons de laborantins et qui observe et commente l’action d’en haut, depuis des praticables suspendus, donne une première indication. La scène finale révèle l’envers du décor et le réalisme des machinistes qui ont contribué au spectacle. Le Prince et la Princesse s’enfuient par une sortie de secours à la suite du magicien Tchélio ou de la Fée Morgana, abandonnant le Roi de trèfle et sa suite à leur univers acidulé et de fantaisie. Comme le confirme Anna Bernreitner dans ses intentions de mise en scène, ils choisissent ainsi la réalité plutôt que le rêve, à moins que ce ne soit l’inverse. Mais le conte de Gozzi et surtout la partition de Prokofiev comportent aussi une bonne dose d’humour, de satire et même de folie surréaliste que la mise en scène tend à édulcorer. En se concentrant sur une option, en se voulant peut-être trop didactique, Anna Bernreitner ne rend pas totalement justice aux inspirations protéiformes et constamment changeantes de l’œuvre de Prokofiev.

D’origine française, belge ou canadienne et parfaitement francophone, l’ensemble de la distribution assure impeccablement l’intelligibilité du texte car l’ouvrage est donné dans sa version française comme lors de sa création à Chicago en 1921. Une énième contamination par le coronavirus ayant empêché Dion Mazerolle d’incarner comme prévu le Roi de trèfle, il faut d’abord saluer la performance et l’incroyable aisance de qui chante le rôle depuis le bord de scène tandis que l’assistante de mise en scène Pénélope Driant l’interprète scéniquement, un rôle qu’il n’a pourtant découvert que quelques jours auparavant. est un Prince de belle prestance, très lyrique, à l’aigu parfois tendu. Aux côtes du Léandre un peu effacé d’, campe une Princesse Clarice à la forte personnalité et aux graves riches et sonores. En bouffon aux allures de drag-queen, le Truffaldino de fait grande impression par son aisance scénique et sa puissance vocale, notamment dans l’aigu.

Impossible d’honorer chacun des protagonistes de cette nombreuse équipe mais tous se montrent à la hauteur de leur rôle et s’intègrent avec conviction dans la conception scénique d’Anna Bernreitner. On y retiendra notamment le sorcier Tchélio d’une constante noblesse et au timbre somptueux de , la Fata Morgana à la voix un peu usée mais à la présence scénique irrésistible de et l’ogresque Cuisinière de Patrick Bolleire. Très sollicité, le se joue avec brio des complexités polyphoniques et rythmiques que lui a réservées Prokofiev.

Très précise mais souple, la direction de obtient dès cette première représentation l’irréprochable mise en place d’une partition pourtant difficile et constamment mouvante. Elle y soigne la puissance, l’âpreté voire la violence au détriment parfois du lyrisme et surtout de l’autodérision et de l’ironie. Elle se montre en cela parfaitement en phase avec la mise en scène mais on peut le regretter. L’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine répond avec intensité et précision à toutes ses intentions avec une incontestable ardeur et une pâte sonore homogène et ample.

Crédits photographiques : (Le Prince), (Truffaldino), (Léandre), (Fata Morgana) © Simon Gosselin

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 16-XI-2022. Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Lioubov k triom Apelsinam (L’Amour des trois Oranges), opéra en un prologue et quatre actes sur un livret de Sergueï Prokofiev et Véra Janacopoulos, d’après la pièce L’Amore delle tre Melarance de Carlo Gozzi. Mise en scène : Anna Bernreitner. Décors et costumes : Hannah Oellinger et Manfred Rainer. Lumières : Paul Grilj. Avec : Matthieu Lécroart, le Roi de trèfle ; Pierre Derhet, le Prince ; Lucie Roche, la Princesse Clarice ; Anas Séguin, Léandre ; Léo Vermot-Desroches, Truffaldino ; Aimery Lefèvre, Pantalon ; Tomislav Lavoie, Tchélio / le Héraut ; Lyne Fortin, Fata Morgana ; Margo Arsane : Sméraldine, Linette ; Anne-Sophie Vincent, Nicolette ; Amélie Robins, Ninette ; Patrick Bolleire, la Cuisinière ; Benjamin Colin, Farfarello ; Ill Ju Lee, le Maître de cérémonies. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Guillaume Fauchère) ; Orchestre de l’Opéra national de Lorraine ; direction : Marie Jacquot

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