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Gaëlle Arquez, indomptable Carmen dans l’arène de Bastille

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Paris. Opéra Bastille. 15-XI-2022. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra en quatre actes. Livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Mise en scène : Calixto Bieito ; décors : Alfons Flores ; Costumes : Mercè Paloma; lumières : Alberto Rodriguez Vega. Avec : Gaëlle Arquez, Carmen ; Michael Spyres, Don José ; Lucas Meachem, Escamillo ; Golda Schultz, Micaela ; Marc Labonnette, le Dancaïre ; LoÏc Félix, Le Remendado ; Alejandro Baliñas Vieites, Zuniga ; Tomas Kumięga, Moralès ; Andrea Cueva Molnar, Frasquita ; Adèle Charvet, Mercédès ; Karim Belkhadra, Lillas Pastia. Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris (chef de chœur : Ching-Lien Wu), Maîtrise des Hauts-de-Seine (directeur : Gaël Darchen) et Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris. Direction musicale : Fabien Gabel

L’inoxydable opéra de occupe à nouveau les planches de l’Opéra Bastille dans la mise en scène de Calixto Bieito, avec – enfin à Paris ! – dans le rôle de Carmen. 

Donné pour la première fois en 1999 au festival de Peralada, l’opéra dans la mise en scène de Calixto Bieito avait ensuite fait le tour du monde jusqu’à Paris en 2017. C’est à cette même période (2016-2017) que la mezzo-soprano faisait, elle, le tour de l’Europe, incarnant Carmen à Francfort, Londres, Madrid…sauf en France ! La voici enfin, jusqu’au 3 décembre, au cœur d’une distribution de haut vol, « partenaire » sur scène de , au sommet de son art en Don José. La production changera de têtes d’affiche au-delà de cette date, pour les nombreuses représentations qui se succèderont début 2023 jusqu’à fin février. 

Soir de première. Bastille s’est rempli et, dans la pénombre, des retardataires se faufilent encore dans les rangs du parterre tandis que l’Orchestre de l’Opéra national de Paris entonne vaillamment l’ouverture, dirigé par le chef , qui fait ses débuts dans la maison. Le rideau se lève sur un espace vide ou quasi : à jardin, une cabine téléphonique au milieu de nulle part, d’où va surgir Carmen, au centre un mât sur lequel on hissera au petit jour le drapeau espagnol, et c’est tout. Il y fait nuit. On devine un rang de gardes au fond, un ivrogne traverse la scène (Lillas Pastia), tandis qu’un homme armé, athlétique et quasi nu, dessine jusqu’à épuisement un cercle en courant. Ce cercle qui sera celui de l’arène où la tragédie va s’accomplir à l’acte 4. Le metteur en scène espagnol a choisi le décor sommaire, minimaliste d’ pour montrer non pas une Espagne fantasmée et pittoresque, non pas les personnages édulcorés de fiction, mythiques héros issus de l’ouvrage de Mérimée, mais des êtres de la vie ordinaire dans ce que leur humanité a de plus cru, embarqués dans une histoire faite de rapports de force, de violence, de séduction, dans une Espagne des années 70 abimée par le franquisme. Une manière de débarrasser de ses clichés l’opéra le plus connu au monde, ce qui est louable, en lui donnant sa dimension intemporelle et par conséquent actuelle, en dépit de cette référence historique, comme quelques anachronismes l’attestent (les selfies de Micaela et Don José par exemple). Ainsi l’action se déroule à la frontière, endroit où se fréquentent une armée corrompue, ses militaires à la sexualité débridée, et l’univers interlope des contrebandiers, trafiquants et leurs aguicheuses complices qui ne reculent devant rien, que ce soit sexe ou alcool. Élément savoureux de la mise en scène, la « merco » blanche, automobile emblématique de ce milieu, fait son entrée sur le plateau à l’acte 2, puis à l’acte 3 en plusieurs exemplaires formant rassemblement, surmontés de chargements douteux recouverts de bâches. Une idée signifiante comme il y en aura d’autres à l’acte 4 : notamment cette silhouette imposante et majestueuse du taureau, figure iconique des routes espagnoles et surplombant la scène, sensé représenter la solitude, mais aussi le tempérament même de Carmen, par son caractère indomptable, son refus de l’enfermement, et par la destinée qui l’attend dans l’arène. Nudité du décor aussi à la fin : un simple trait de craie blanche pour dessiner le cercle de l’arène jaune sable qu’une écrasante lumière éclaire, lieu sans issue de l’ultime affrontement de Carmen et Don José. 

 

Cette mise en scène épurée a le mérite de focaliser l’attention sur les personnages, montrés sans concession. La réduction a minima des décors implique une direction d’acteurs au cordeau, par la caractérisation des rôles mais aussi par la façon dont l’espace est occupé par les personnages : c’est la force de cette production qui présente une vision âpre et puissante, sans complaisance ni exagération. Nous voici face à une vérité de la nature humaine sans que l’on puisse détourner le regard, à l’instar de Carmen qui regardera droit dans les yeux sa destinée dans l’ultime scène. Bieito joue des contrastes du livret jusqu’à leur acmé, dans ce quatrième acte où tandis que la foule bigarrée et en liesse (les chœurs au grand complet occupant tout l’avant-scène) éclate d’une joie solaire et tonitruante devant la brillante prouesse d’Escamillo (invisible), se joue une noire corrida, autrement violente, entre Carmen et Don José (elle, bien visible )… Auparavant, une parenthèse poétique aura offert une respiration, pendant l’intermède musical ouvrant ce même acte : un danseur nu esquissant avec grâce quelques passes de cape tel un torero se préparant au combat, sur les sons harmonieusement enlacés de la flûte et de la harpe…

Côté orchestre, la production est aussi bien servie. , le geste preste et précis, agence avec art les couleurs de cette séduisante musique, dans toute la palette qu’elle offre en fonction des situations, altière ou dramatique. Souple et finement expressive, la musique déroule son flux sans jamais écraser les voix, et l’on entend de beaux solistes parmi les bois et les vents (les cors accompagnant à merveille l’air de Micaela à l’acte 3). Les chœurs sont irréprochables, par leur présence scénique autant que par la qualité de leurs interventions musicales. Les enfants de l’Opéra national de Paris et de la Maîtrise des Hauts-de-Seine remportent un vif et très mérité succès, tant leur ardeur à chanter est irrépressible. 

La distribution est remarquable et équilibrée. Gaëlle Arquez, de sa voix charnue et ronde, homogène sur l’étendue de sa tessiture, campe une Carmen sombre, désabusée, entière et inflexible, revendicatrice, séductrice avec sobriété, sensuelle sans vulgarité, tout autant que dure et cruelle lorsqu’il s’agit de la sauvegarde de sa liberté et de sa dignité. Son incarnation du personnage est puissante, par le chant comme par la présence scénique. Dans une articulation parfaite, elle projette sa voix sans la détimbrer dans les textes parlés qui remplacent les récitatifs. nous captive en Don José. D’abord par sa voix superbement projetée et claire, ses intonations, son timbre du plus bel éclat, sa diction parfaite, son aisance dans tous les registres et un déploiement expressif qui montre de son personnage asservi par sa passion tous les contours psychologiques. « La fleur que tu m’avais jetée » superbement et amplement phrasé ravit le public. Il est en outre un excellent acteur, et ses interventions parlées sont d’une remarquable justesse de ton. Les deux parviennent à donner à la scène finale une intensité dramatique bouleversante à en couper le souffle.

fait de superbes débuts à l’Opéra de Paris en Micaela. Pudique et réservée, sa modération ne l’empêche pas d’être avenante, de s’affirmer, et même de cracher au visage de Carmen lorsqu’elle remporte sur elle une petite victoire. La chanteuse au timbre caressant, aux inflexions doucement enveloppantes, gratifie l’auditoire d’un « Je dis que rien ne m’épouvante » particulièrement émouvant. Quelle fraîcheur dans la voix, quelle souplesse dans la conduite de son chant si pénétrant, quels aigus purs, à la fois légers et intenses !

est un Escamillo à la stature imposante, monolithique, sûr de lui, en costume de ville comme dans son resplendissant habit de lumière, et d’ailleurs il ne fait rien de plus pour charmer qu’afficher sa superbe. Aussi, plus détaché émotionnellement, n’a-t-il pas le caractère exacerbé dont sont dotés Carmen et Don José. S’il n’est pas au meilleur de sa forme vocale à l’acte 1, les graves éteints, il donne la pleine mesure de son chant ensuite, sa voix stable, au timbre profond s’épanouissant. Quant à sa diction, elle reste perfectible. 

La pléiade de seconds rôles est irrésistible. Ils se montrent tous excellents, caractérisant chacun leur personnage. Les voix sont irréprochables et leur correspondent bien. Les militaires Zuniga (Alejandro Baliñas Vieites) et Moralès (Tomasz Kumięga) , les contrebandiers Le Dancaïre () et le Remendado (Loïc Félix) forment de sacrées paires, tout comme les deux attachantes délurées que sont Frasquita () et Mercédès (). Le comédien qui endosse le rôle tantôt parlé, tantôt muet de Lillas Pastia, referme par sa pantomime la tragédie de , qui n’a pas fini d’émouvoir. 

Crédit photographique © Guergana Damianova/OnP

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Paris. Opéra Bastille. 15-XI-2022. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra en quatre actes. Livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Mise en scène : Calixto Bieito ; décors : Alfons Flores ; Costumes : Mercè Paloma; lumières : Alberto Rodriguez Vega. Avec : Gaëlle Arquez, Carmen ; Michael Spyres, Don José ; Lucas Meachem, Escamillo ; Golda Schultz, Micaela ; Marc Labonnette, le Dancaïre ; LoÏc Félix, Le Remendado ; Alejandro Baliñas Vieites, Zuniga ; Tomas Kumięga, Moralès ; Andrea Cueva Molnar, Frasquita ; Adèle Charvet, Mercédès ; Karim Belkhadra, Lillas Pastia. Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris (chef de chœur : Ching-Lien Wu), Maîtrise des Hauts-de-Seine (directeur : Gaël Darchen) et Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris. Direction musicale : Fabien Gabel

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