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Stiffelio en cinémascope à l’Opéra de Dijon

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Dijon. Auditorium. 24-XI-2022. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Stiffelio, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave, d’après Le Pasteur ou L’Évangile au Foyer d’Émile Souvestre et Eugène Bourgeois. Edition critique de Kathleen Hansell (2003). Mise en scène : Bruno Ravella. Décors et costumes : Hannah Clark. Lumières : Malcolm Rippeth. Vidéo : Julie-Anne Weber / Studio Animaillons ! Avec : Stefano Secco, ténor (Stiffelio) ; Erika Beretti, soprano (Lina) ; Dario Solari, baryton (Stankar) ; Raffaele Abete, (ténor) Raffaele ; Önay Köse, basse (Jorg) ; Jonas Yayure, baryton (Federico) ; Julie Dey, soprano (Dorothea). Chœur de l’Opéra de Dijon (chef de chœur : Anass Ismat) et Orchestre Dijon Bourgogne, direction : Debora Waldman

Ressuscité avec succès la saison dernière à l’Opéra du Rhin, le méconnu Stiffelio de Verdi dans la mise en scène de s’impose dans les grandes largeurs sur l’immense scène de l’Auditorium de Dijon.


Stiffelio
faisant presque autant le plein qu’Aïda ! Assurément un constat que l’on n’aurait jamais imaginé faire quelques décennies en arrière. Stiffelio, seizième opéra de Verdi, est la porte de sortie des « années de galère » d’un compositeur qui a déjà le chef-d’œuvre Macbeth à son actif et s’apprête à offrir au monde sa Trilogie populaire (Rigoletto/Trovatore/Traviata). Agacé par une censure imbécile, Verdi avait détruit ce Stiffelio de 1850 avant de lui redonner vie en 1857 : Aroldo, son nouvel, et plus consensuel avatar, transformait le héros de l’opéra, un pasteur, en chevalier. Le tour était peut-être joué mais la musique, riche de l’expérience de cinq opéras intermédiaires, n’était plus la même. Stiffelio est un sombre drame optimiste, que sa couleur uniment anthracite, son refus des airs faciles, apparentent déjà à Simon Boccanegra, opéra composé juste avant Aroldo, et qui mettra en avant un homme politique positif, que Stiffelio préfigure avec son homme d’église résolument anti-obscurantiste.

Un pasteur découvre l’infidélité de sa femme et lui pardonne : voilà une trame propre à secouer les censeurs de toutes les époques, la nôtre n’étant pas moins en reste que ses aînées sur l’épineux plan du religieux confronté à la sensualité. , dont l’on n’a pas oublié le superbe Werther, installe le monde corseté du livret de Piave, une communauté sise au XIXᵉ siècle à Salzbourg, (inspirée des Ahasvériens du roman originel Le Pasteur ou L’Évangile et le Foyer) dans une communauté toujours en vogue au XXIᵉ (Anabaptistes, Mennonites, Amish…) avec patriarche à la barbe viriliste et vêtement rétif à la couleur. Même dans le ciel, sous lequel Hannah Clark a planté son superbe décor, roulent de grises nuées qui, à la fin de l’Acte II, libéreront une pluie noire, elle aussi. La société aux aguets des faits et gestes d’un héros préférant le pardon à l’anathème est présente dès le début, muette, placée de chaque côté de l’immense plateau dijonnais. C’est une société attentive à séparer hommes (à jardin) et femmes (à cour), dont les regards sont déjà braqués, sous une voûte de projecteurs, vers le lieu-phare de l’action : une église de bois clair percée d’une croix omniprésente et présentée sous plusieurs angles, de son austère intérieur à ses abords immédiats, dont un grand cimetière sous la Lune. Cet ascétisme monacal est une aubaine pour les magnifiques lumières de Malcolm Rippeth, libres de projeter sur les murs du lieu, à plus d’un moment-clef, les contours de personnages aux âmes tourmentées tandis que Ravella navigue, animé d’un constant souci esthétique, entre La Cène (les attablements collectifs), L’Arche de Noé (son église flanquée d’étais, prête à l’embarquement), et bien sûr Le Déluge.


De la scène à la fosse, tout concourt à la révélation d’un chef-d’œuvre. , récemment intronisée cheffe d’orchestre associée, obtient de l’Orchestre Dijon Bourgogne les couleurs idoines de cet opéra méditatif et haletant, qu’elle voit comme une « longue prière », en précisant que Stiffelio est pour partie une recomposition à partir de conducteurs et de fragments retrouvés entre 1963 et 1992, soit plus d’un siècle après que Stiffelio a été détruit par son auteur. Le Chœur de l’Opéra de Dijon, dont la foule est chorégraphiée au cordeau, est grandiose. Autour du Jorg imposant de et du Stankar intense (même si un brin fatigué sur son air du III) de , l’équipe vocale est substantiellement renouvelée. incarne la « pécheresse » Lina, rôle qui, du grave à l’aigu, ne ménage guère le soprano émérite de la cantatrice italienne. C’est à ce personnage dessiné avec beaucoup de nuance par le compositeur (Lina est une femme dont la parole se libère progressivement) qu’échoit l’air le plus saillant de la partition : avec cor anglais accompagnato, la confession « Egli un prato proponea », au cœur de l’émouvant duo de l’Acte III, préfigure celle de Gilda à son père au coeur de l’Acte II du prochain Rigoletto. Le rôle presque épisodique de l’amant de Lina est solidement campé par . Italianità, projection, legato: , concentré d’introspection est, de bout en bout, un splendide Stiffelio.

Sur le très bref finale, l’église recule et l’on se rend alors compte qu’elle avait les pieds dans l’eau. Une eau sur laquelle avance et marche, en nouveau messie, Stiffelio : son dernier prêche invoquant la femme adultère de la Bible encourage tout le village à en faire autant. Les dernières mesures montrent alors des kyrielles de mains jointes lançant en l’air, sur l’aigu de Lina dardé vers le ciel sur Gran Dio !, l’eau d’une auto-aspersion aussi libératrice qu’annonciatrice d’un nouveau monde. Un de ces fabuleux moments de théâtre qu’on ne voit guère qu’à l’opéra.

Crédits photographiques : © Mirco Magliocca

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Dijon. Auditorium. 24-XI-2022. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Stiffelio, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave, d’après Le Pasteur ou L’Évangile au Foyer d’Émile Souvestre et Eugène Bourgeois. Edition critique de Kathleen Hansell (2003). Mise en scène : Bruno Ravella. Décors et costumes : Hannah Clark. Lumières : Malcolm Rippeth. Vidéo : Julie-Anne Weber / Studio Animaillons ! Avec : Stefano Secco, ténor (Stiffelio) ; Erika Beretti, soprano (Lina) ; Dario Solari, baryton (Stankar) ; Raffaele Abete, (ténor) Raffaele ; Önay Köse, basse (Jorg) ; Jonas Yayure, baryton (Federico) ; Julie Dey, soprano (Dorothea). Chœur de l’Opéra de Dijon (chef de chœur : Anass Ismat) et Orchestre Dijon Bourgogne, direction : Debora Waldman

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