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Révélation exemplaire de Stiffelio, opéra injustement méconnu de Verdi

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 10-X-2021. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Stiffelio, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave, d’après Le Pasteur ou L’Évangile au Foyer d’Émile Souvestre et Eugène Bourgeois. Edition critique de Kathleen Hansell (2003). Mise en scène : Bruno Ravella. Décors et costumes : Hannah Clark. Lumières : Malcolm Rippeth. Mouvements et assistant de mise en scène : Carmine De Amicis. Vidéo : Julie-Anne Weber / Studio Animaillons ! Avec : Jonathan Tetelman, Stiffelio ; Hrachuhí Bassénz, Lina ; Dario Solari, Stankar ; Tristan Blanchet, Raffaele ; Önay Köse, Jorg ; Sangbae Choï, Federico ; Clémence Baïz, Dorothea. Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Alessandro Zuppardo), Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Andrea Sanguineti

Sans faute à l’Opéra national du Rhin pour la quasi-résurrection, du moins en France, du rarissime Stiffelio de

Composé en 1850 pour le Teatro Grande de Trieste, juste après Luisa Miller pour Naples et en parallèle de Rigoletto pour Venise, Stiffelio est l’œuvre d’un compositeur à l’aube de sa maturité et en pleine possession de ses moyens. Suivront d’ailleurs en à peine trois ans Rigoletto, Il Trovatore et La Traviata : la célèbre « trilogie populaire ». Le souci de la tension et de la véracité dramatiques, l’évolution vers une forme musicale moins cloisonnée et plus continue, le lyrisme encore belcantiste des arias et la somptueuse composition des grands ensembles (un final du premier acte sidérant notamment), tout ce qui fait le « style Verdi » et son succès est ici déjà présent et bien plus qu’en germe.

Pourtant, Stiffelio fut un échec. La faute en incombe d’abord au livret, banal et mélodramatique : histoire d’adultère au sein d’un couple autrichien du début du XIXe siècle mais où l’époux est pasteur protestant. S’ensuit un conflit entre la colère du mari trompé et son aspiration évangélique au pardon, attisé par le souci de respectabilité et des convenances du père de l’épouse infidèle. Mais c’est surtout la censure qui défigura et édulcora l’œuvre. Hors de question, en Italie et à cette époque, d’aborder sur scène l’adultère, d’y représenter les affres trop humains d’un homme d’église, fût-il protestant, d’y citer la Bible ! Sans l’accord de Verdi, Stiffelio devint Guglielmo Wellingrode, ministre d’une obscure principauté allemande. Furieux, Verdi fit détruire les partitions d’orchestre (mais en réutilisa de larges pans pour Aroldo) et Stiffelio disparut des scènes et des mémoires… jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle où, grâce à la redécouverte d’une partition à Naples puis d’extraits autographes chez les héritiers de Verdi, les travaux de Philip Gossett puis de Kathleen Hansell permirent de restituer l’ouvrage au plus proche des intentions initiales du compositeur. José Carreras ou Plácido Domingo s’y illustrèrent mais la France s’y intéressa peu (une seule représentation à Reims en 1994). C’est donc à une authentique résurrection française, dans la version révisée et la plus authentique, que nous convie l’Opéra national du Rhin.

Artisan d’un superbe Werther à Nancy, le metteur en scène fait le choix sage d’une stricte fidélité au cadre spatio-temporel et à l’intrigue. Sur fond de ciels nuageux ou pluvieux, le très seyant décor de Hannah Clark figure l’intérieur du logis familial ou du temple au centre d’une lande déserte, utilise des matériaux naturels et bruts (bois et eau), joue sur les oppositions intérieur/extérieur ou jour/nuit avec le concours des éclairages très suggestifs de Malcolm Rippeth. Les costumes (Hannah Clark à nouveau) sont bien ceux d’une communauté villageoise et protestante du début du XIXe siècle. Évitant avec à propos de faire dire à l’œuvre plus qu’elle ne contient, y déroule avec clarté et un sens aigu du dramatisme une narration linéaire émaillée de tableaux puissants. Le final du premier acte prend la forme d’un banquet réunissant la communauté à une longue table frontale, où la présence centrale de Stiffelio, au comble des tourments de son âme, acquiert une dimension christique au centre de la Cène. De même, la fin de l’opéra et le pardon final accordé à l’épouse se déroulent dans l’eau qui a envahi le plateau, eau rédemptrice qui lave les péchés, eau du baptême dont s’aspergent tous les participants. Superbes idées qui suscitent l’émotion dans un respect total de l’esprit du sujet.

Pour le rôle-titre, l’Opéra national du Rhin a su solliciter une perle absolue : , jeune ténor américain encore quasi inconnu en France mais qui ne devrait pas le rester bien longtemps. Doté d’un physique avenant, d’un timbre très séduisant, d’une quinte aiguë éclatante et bien qu’annoncé souffrant, il s’y montre éblouissant de santé vocale et d’engagement, aussi convaincant dans le lyrisme des duos amoureux que dans la violence de la colère ou la sérénité retrouvée du pardon. Timbre un peu mat en début de spectacle mais legato soigné, émission franche et investissement tragique, suscite une forte émotion en Lina, l’épouse infidèle et dévorée de culpabilité. Fidèle à son habitude (cf. Nabucco ou Attila), Verdi n’a pas ménagé sa soprano avec une écriture à l’ambitus très large, émaillée d’aigus à découvert et assassins. Pour une fois, le baryton n’est pas ici le rival du ténor dans le cœur de la soprano mais son père Stankar, dans la tradition des pères nobles comme Germont dans La Traviata. y est impeccable, tout particulièrement dans la cantilène où la somptuosité du timbre, la tenue de la ligne et la science du legato font merveille. Sa cabalette du III vient un peu tard et le trouve plus fatigué, avec un vibrato moins bien contrôlé. Aux côtés de ce trio splendide, l’Opéra national du Rhin réussit à nouveau à aligner les interprètes idéaux. Le bronze et la noblesse de la basse en Jorg, l’ancien pasteur, y rivalisent avec la clarté et la vigueur du ténor dans le rôle pourtant peu valorisé de l’amant Raffaele. Même les « utilités » Sangbaé Choï en Federico ou Clémence Baïz en Dorotea parviennent à retenir l’attention en quelques courtes répliques.

Toujours aussi adapté à l’opéra italien, l’ allie homogénéité, fusion des timbres et capacités de puissance avec allant et vivacité et réussit une très remarquable prestation. Il faut aussi en saluer le trompettiste qui réussit avec brio son solo très exposé de l’ouverture. La direction très énergique et engagée d’ s’avère parfaitement verdienne, contrastant avec soin silences et tutti, servant les voix et architecturant avec clarté les gigantesques crescendos des ensembles. Visiblement conquis et par l’œuvre et par la qualité de sa restitution, le public strasbourgeois lui a offert au rideau final un accueil quasiment triomphal.

En bref, cette mise en scène élégante et respectueuse, la direction énergique et idiomatique et la distribution de classe internationale redonnent toutes ses chances à cette œuvre malmenée par l’Histoire.

Crédits photographiques : (Stiffelio) et (Jorg) / (Stankar) et (Lina) © Klara Beck

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 10-X-2021. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Stiffelio, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave, d’après Le Pasteur ou L’Évangile au Foyer d’Émile Souvestre et Eugène Bourgeois. Edition critique de Kathleen Hansell (2003). Mise en scène : Bruno Ravella. Décors et costumes : Hannah Clark. Lumières : Malcolm Rippeth. Mouvements et assistant de mise en scène : Carmine De Amicis. Vidéo : Julie-Anne Weber / Studio Animaillons ! Avec : Jonathan Tetelman, Stiffelio ; Hrachuhí Bassénz, Lina ; Dario Solari, Stankar ; Tristan Blanchet, Raffaele ; Önay Köse, Jorg ; Sangbae Choï, Federico ; Clémence Baïz, Dorothea. Chœur de l’Opéra national du Rhin (chef de chœur : Alessandro Zuppardo), Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Andrea Sanguineti

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