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Le Pierrot lunaire selon Marlene Monteiro-Freitas

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Paris. Grande Halle de la Villette. 27-XI-2022. Arnold Schönberg (1882-1951) : Pierrot Lunaire. Concept, direction artistique : Marlene Monteiro-Freitas ; Assistant : Cláudio da Silva ; Lumières et scénographie : Yannick Fouassier ; Dramaturgie : Martin Valdés-Stauber ; Costumes : Marisa Ribeiro ; Accessoires : Marlene Monteiro-Freitas, Claudio da Silva. Avec : Sofia Jernberg, Pierrot lunaire ; Ensemble Klangforum Wien : Vera Fischer, flûte, piccolo ; Bernard Zachhuber, clarinette, clarinette basse ; Gunde Jäch-Micko, violon, alto ; Andreas Lindenbaum, violoncelle ; Florian Müller, piano. Direction, Ingo Metzmacher

La chanteuse expérimentale incarne Pierrot lunaire au côté des musiciens du Klangforum Wien dans la mise en scène colorée autant qu’originale de la chorégraphe cap-verdienne Marlene Monteiro-Freitas à qui le Festival d’Automne consacre cette année un portrait.

Au croisement de la danse, de la musique et de la performance, huit spectacles sont à l’affiche du festival pour découvrir plus avant, et sous différentes formes scéniques, l’univers singulier de cette artiste polyvalente, chorégraphe, performeuse et metteuse en scène, chez qui la musique tient toujours une place importante. Pierrot lunaire (2021) est sa seconde incursion dans l’univers d’Arnold Schönberg, après Jaguar (2015) où elle s’empare de la Nuit transfigurée, une œuvre à programme s’appuyant sur le poème de Richard Dehmel.

Œuvre phare du début du XXᵉ, Pierrot lunaire d’Arnold Schönberg est créé par sa commanditaire et diseuse de cabaret Albertine Zehme en 1912, à Berlin. Mélodrame de vingt et un Lieder articulé en trois parties, l’œuvre n’est pas à l’origine un ouvrage scénique. Pour autant, elle s’avère un terrain fertile pour bon nombre de dramaturges tant la pièce appelle la représentation théâtrale. En témoigne cette nouvelle proposition de Marlene Monteiro-Freitas mettant ici en jeu et en scène les musiciens – ceux du Klangforum Wien dirigés par  – qui endossent, et avec quel panache, leur rôle d’interprète autant que de comédien. « Dans Pierrot lunaire, la relation entre musique et poèmes (ceux d’Albert Giraud traduits en allemand par Erich Hartleben) est pour moi fondamentale », explique Monteiro-Freitas, qui va « broder autour » à partir des images plus ou moins littérales que suscitent les mots du texte.

Dans l’espace de La Grande Halle de la Villette, la scène est centrale et le public assis tout autour. L’appareil scénique luxueux (presqu’une installation) apparaît comme une boîte rectangulaire d’un orange lumineux dont le couvercle se soulève au début du spectacle. Elle accueille la chanteuse , alias Pierrot lunaire, en tunique violette, col blanc et coiffe de cardinal. La chanteuse trône au centre du décor, dans une position qu’elle ne quittera pratiquement plus alors que tout va bouger et se déplacer autour d’elle, les chaises des musiciens notamment dont ils font glisser la base sur le sol. À jardin, un piano à queue est en contrebas, sans son clavier…

L’entrée en matière est longue, où se jouent les préliminaires d’une cérémonie imaginaire dont le spectacle va décliner les différents épisodes. Le pianiste Florian Müller fait circuler en bord de scène la mécanique de son instrument, présentée comme un objet consacré qu’il est défendu de toucher. C’est lui-même, secondé par son collègue violoncelliste Andreas Lindenbaum, qui l’installe dans le piano avant de se délier les doigts avec une chanson qu’il fredonne.

Comme la chanteuse, les six musiciens sont maquillés et costumés : amples toges noires (soutanes d’ecclésiastiques ou robes de magistrats ?) qu’ils complètent de couvre-chefs cylindriques rappelant ceux des moines orthodoxes. « Je me suis intéressée au protocole des tribunaux, des cérémonies et des institutions religieuses », souligne la metteuse en scène qui laisse au public autant de possibles lectures.

En instaurant ce qu’il a appelé le Sprechgesang dans Pierrot lunaire, un compromis entre récitation et chant pour lequel il utilise un système de notation spécifique, Schönberg laissait à l’interprète une marge de liberté, entre l’art théâtral de la diseuse et la lecture solfégique de la chanteuse. Il y a cet entre-deux dans la voix multitimbrée de Sofia Jernberg qui prend des libertés vis à vis de l’écriture. On sent dans sa manière de faire une volonté de gommer les effets expressionnistes qu’autorise un véritable Sprechgesang tout en diversifiant son timbre selon le poème abordé : il est chantonné avec la voix blanche d’une petite fille dans Gebet an Pierrot (n°9), susurré dans Eine blasse Wäscherin (4) ; la voix suit comme son ombre la flûte soliste dans der kranke Mond (7), donnant à entendre cette raucité dans le registre grave (Nacht) ou cette manière éructée dans die Kreuze (14). Sous la direction attentive d’, les cinq musiciens du Klangforum Wien rompus à l’exercice, se plient volontiers à cette interprétation plus lunaire qu’incarnée et souvent interrompue par des moments de théâtre assez drôles, censés réfléchir les images du mélodrame.

Le violoncelliste allongé sur le sol se tord de douleur en exécutant un son écrasé sur sa corde grave (« D’un grotesque archet dissonant ») ; simulant un office (« Rote Messe »), le pianiste partage l’hostie et la distribue à ses partenaires ; la chanteuse part dans un fou rire hystérique (« Gebet an Pierrot ») ou se met à tousser, allusion, ou pas, à la lune malade, « nocturne phtisique » du 7 ; le mystère plane sur d’autres actions sonores comme ces feedbacks que s’amuse à produire le violoncelliste ou l’acharnement de la violoniste, (Gunde Jäch-Micko jouant également de l’alto) sur un petit violon qu’elle manipule. Des chansons proviennent des haut-parleurs tandis que les voix sont parfois amplifiées voire traitées en live dans un contexte bruité plutôt déstabilisant. Un signal lumineux en hauteur affiche en rouge le mot « recording » lorsque le mélodrame schönbergien résonne à nouveau.

Ainsi en va-t-il de l’imaginaire d’une artiste nourrie dès l’enfance par le rituel des carnavals dans ce spectacle pour tous, plein d’humour et de vie, où les couleurs, la lumière et l’exubérance du geste où se frottent musique et théâtre offrent de nouvelles perspectives à ce Pierrot.

Crédit photographique : © Nurith Wagner-Strauss / Wiener Festwochen / Festival d’Automne

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