Danse , Festivals, La Scène, Spectacles Danse

Les merveilleuses statues de Marlene Monteiro Freitas au Théâtre Public de Montreuil

Plus de détails

Montreuil. Théâtre Public de Montreuil. 2-XI-2022. Dans le cadre du Festival d’Automne. Marlene Monteiro Freitas : D’ivoire et chair – les statues souffrent aussi. Chorégraphie : Marlene Monteiro Freitas. Lumières et espace : Yannick Fouassier. Musique live : Cookie (percussion). Montage et son : Tiago Cerqueira. Recherche : Marlene Monteiro Freitas, João Francisco Figueira. Avec : Andreas Merk, Betty Tchomanga, Henri « Cookie » Lesguillier, Lander Patrick, Marlene Monteiro Freitas, Miguel Filipe, Tomás Moital

D’ivoire et chair – les statues souffrent aussi, de , vu au Théâtre Public de Montreuil, sonde avec force et animalité les rapports de l’immobile et du geste vif, ces moments où les corps explosent le marbre qui les contient et les contraint.

Comme souvent dans les spectacles de , tout débute dès l’entrée du public avec la déambulation sur scène des danseurs, vêtus de peignoirs de boxeurs, prêts à monter sur le ring, ici une plate-forme qui occupe les trois quarts de la scène. Comme dans Guintche donc, mais ici à l’image du DJ de Ôss, les tenues des danseurs nous préviennent, il s’agit ici de combat. Une musique orientale aux basses très sonores entraîne les danseurs dans une transe habillée du vocabulaire chorégraphique habituel de Marlene. Les corps sont comme des pantins, qui tiennent dans leur mains des cymbales, présentes tout le long de la pièce. Ils dansent à deux, seuls, presque perdus. On croit deviner qu’ils miment un repas, une ouverture de porte, un lavage de mains. Les visages comme les corps développent cette expressivité chère à la chorégraphe. Les grimaces sont là, comme dans Guintche et Bacchantes, qui sont respectivement le spectacle précédent et le spectacle postérieur à D’ivoire et chair.

Les mouvements des danseurs semblent comme arrachés à une matière brute. Les expressions faciales sont tout droit sorties des travaux de Charcot sur la folie. Comme mus par un irrépressible besoin de danser, ces corps, tantôt poupées, tantôt animaux, explorent le dur et le mou, l’os et la chair. La chorégraphe cap-verdienne, passée par P.A.R.T.S. à Bruxelles et ayant dansé avec , ou , explore ici une poétique du crachat, de la force, de la sueur. Accompagnée de ses acolytes – on retrouve notamment , le complice de Jaguar, ou Henri « Cookie » Lesguiller, le fidèle batteur virtuose – Marlene leur dessine une partition qui exploite leurs forces au sein d’une grammaire identique à tous. Ainsi, propose un show animal, prenant les traits d’un singe incompris, à moitié fou, jouant avec un public amusé, impressionné et un peu effrayé. L’inerte explose ainsi en de multiples danses de fluides, comme possédées, et D’ivoire et chair s’inscrit pleinement comme un des spectacles les plus amples et furieux de la chorégraphe.

Et de fait, le Festival d’Automne, avec le portrait qu’il consacre à Marlene Monteiro Freitas, permet de voir ou revoir son œuvre et offre la chance de saisir une évolution dans son travail, du premier solo, Guintche (2010), au dernier, idiota (2021). Si le vocable et les structures restent sensiblement les mêmes, la temporalité et le tempo évoluent, les thématiques se font plus graves, les moments de contemplation plus nombreux. Les trois derniers spectacles, Mal – Embriaguez Divina (2020), Ôss (2022) et idiota, s’inscrivent dans les thématiques du sombre, du handicap et de l’exhibition, comme autant de tentatives de saisir une société multiple et fragile. Déjà avec Canine Jaunâtre 3 (2018), le ton se faisait plus grave, les traits plus incisifs, mais c’est avec Mal que le temps a pris de l’épaisseur, c’est avec Ôss que le jeu s’est posé, c’est avec idiota que le geste s’est mesuré à l’étalon d’une joie sombre et profonde.

Ainsi, dans la tétralogie expressive et vitaliste allant de Guintche à Bacchantes en passant par Jaguar, D’ivoire et de chair est le témoin superbe d’une vitalité et d’une créativité étonnantes, défiant les carcans de la raison et proposant une vie brute et sauvage, percutante et ample, avant l’ivresse et le crépuscule des spectacles qui suivront. Voyageant au gré de ses danses divines, Marlene Monteiro Freitas semble être passée de l’anxiété électrique à l’inquiétude joyeuse, de l’enquête chorégraphique au soupçon du mouvement, d’Éros à Agape, dansant vers une exquise et fragile finesse, une présence scénique décantée, une voix affirmée, une poésie.

Crédits photographiques : © Pierre Planchenault

(Visited 153 times, 2 visits today)

Plus de détails

Montreuil. Théâtre Public de Montreuil. 2-XI-2022. Dans le cadre du Festival d’Automne. Marlene Monteiro Freitas : D’ivoire et chair – les statues souffrent aussi. Chorégraphie : Marlene Monteiro Freitas. Lumières et espace : Yannick Fouassier. Musique live : Cookie (percussion). Montage et son : Tiago Cerqueira. Recherche : Marlene Monteiro Freitas, João Francisco Figueira. Avec : Andreas Merk, Betty Tchomanga, Henri « Cookie » Lesguillier, Lander Patrick, Marlene Monteiro Freitas, Miguel Filipe, Tomás Moital

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.