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Aux Bouffes du Nord, Jean-François Heisser et Jean-Frédéric Neuburger en maîtres de cérémonie

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Paris. Théâtre des Bouffes du Nord. 16-I-2023. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Mantra pour deux pianos et électronique ; Jean-François Heisser, Jean-Frédéric Neuburger, piano ; Serge Lemouton, projection sonore.

Alliant proximité avec le public et ouverture de l’espace, le Théâtre des Bouffes du Nord s’avère le lieu idéal pour accueillir Mantra de , œuvre mythique pour deux pianos et électronique donnée par les interprètes complices et qui l’ont gravée chez Mirare en 2019.

Imaginé à Osaka et écrit à Kürten, Mantra (1970) est une œuvre charnière dans la production de Stockhausen qui revient à l’écriture après l’expérience libératrice de ses œuvres intuitives, compositions-texte telle que Aus den sieben Tage suscitant un travail en improvisation collective avec des interprètes à qui une grande part de la responsabilité de l’œuvre est confiée. Stockhausen invitait d’ailleurs ses musiciens à se préparer au concert par la méditation.

Mantra reste, certes, une expérience transcendante, pour les interprètes comme pour le public embarqué dans ce « vaisseau » dont nous parlent les deux pianistes avant le début de leur exécution. Revient à le soin de nous jouer « la formule », référentiel de base et générateur sonore pour tous les développements à venir, donnant à entendre les douze sons chromatiques de la gamme en un certain ordre assemblés ainsi qu’un treizième, le la, qui répète le premier. Avec Mixtur (pour piano, percussion et électronique de 1965), Mantra, qui fut créé à Donaueschingen par les frères Kontarsky, inaugure la technique de transformation des sons en temps réel et leur réinjection dans les haut-parleurs, nécessitant la présence d’une tierce personne. C’est qui est ce soir aux manettes, en charge de l’outil de transformation, le modulateur en anneau, dont Jean-Frédéric Neuburger nous fait apprécier les effets de distorsion en rejouant une deuxième fois la « formule » passée au filtre de la modulation . 13 est aussi le nombre des cycles qui articulent cette longue partition de 75 minutes et celui des crotales (cymbales antiques) que les deux pianistes ont à portée de main, à côté d’un woodblock. rappelle, dans sa présentation, que Stockhausen connaissait en profondeur la Sonate pour deux pianos et percussion de Bartók dont il a pu s’inspirer, tout comme il arrive d’entendre, ici ou là, l’écriture oiseau de Messiaen. Dans Mantra, il revient aux pianistes de jongler avec la baguette de percussion, certains passages particulièrement touffus les obligeant même à la garder en main tout en jouant sur le clavier. Choisis parmi les instruments du rituel (bois et métaux), les percussions agissent le plus souvent comme des signaux entendus en solo, tel ce claquement sec du woodblock précédant une séquence nouvelle ; elles peuvent aussi s’intégrer à l’écriture pianistique, comme ce halo de crotales longuement entretenu ou ces traits rapides jouées à plusieurs baguettes qui embrasent subitement l’espace de résonance. Stockhausen demande également aux pianistes de moduler/sculpter le son avec un générateur d’ondes sinusoïdales qu’ils manipulent en direct via l’Ipod placé sur l’autre bord du clavier : étirement, coulure, glissando et réverbération des figures sonores sont autant de morphologies étranges obtenus sur un piano dont Stockhausen veut brouiller les hauteurs et battre en brèche le tempérament égal.

À l’aise au sein d’une partition des plus complexes – celle de Jean-François Heisser, vue de loin, est couverte de couleurs et d’annotations – les deux interprètes communiquent tout à la fois la force jaillissante du geste compositionnel et cette manière qu’à Stockhausen de prendre possession de l’instrument dans tous ses registres, la diversité d’attaques, les contrastes de dynamiques (du fff au pppp), les variations de densité, entre blocs compacts et traits virtuoses, fulgurances et moments suspensifs durant lesquels les pianistes modèlent la résonance en jouant avec les variateurs d’ondes. L’aspect ludique, presque théâtral, de l’écriture transparaît plus d’une fois, dans les joutes sonores qui s’instaurent entre les deux claviers, déclenchant même le rire au sein du public ! Une dramaturgie se tisse au fil des séquences, avec son climax lorsque les deux interprètes se lèvent pour énoncer haut et fort leur propre formule (indéchiffrable), une façon qu’à Stockhausen de signer ses œuvres comme il le fait dans le Klavierstück X avec les cinq coups de poing sur le piano. Boulézienne cette fois et prodigieusement virtuose, est cette toccata juste avant la fin, libérant sur les deux claviers un flot de notes rapide et continu qui doit résumer la substance mélodique de toute la partition, car l’organisation est stricte et la trajectoire des treize cycles dûment planifiée.

L’oreille est toujours en alerte et le voyage sonore totalement immersif jusqu’à cette grande respiration qui clôt l’œuvre où s’égrènent sous les doigts des pianistes les treize notes de la formule mantrique auréolée d’une longue et intense résonance de crotales. Le silence est long et recueilli, qui précède les applaudissements nourris pour les trois « hérauts » de la soirée.

Crédit photographique : © Théâtre des Bouffes du Nord

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Paris. Théâtre des Bouffes du Nord. 16-I-2023. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Mantra pour deux pianos et électronique ; Jean-François Heisser, Jean-Frédéric Neuburger, piano ; Serge Lemouton, projection sonore.

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