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Le choc Samson et Dalila à Avignon : au nom de dieux absents

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Avignon. Opéra. 9-VI-2023. Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Samson et Dalila, opéra en trois actes sur un livret de Ferdinand Lemaire, d’après le Livre des Juges de l’Ancien Testament. Mise en scène et scénographie: Paco Azorìn. Costumes : Ana Garay. Lumières : Pedro Yague. Chorégraphie: Carlos Martos de la Vega. Vidéo : Pedro Chamizo. Avec : Marc Laho, ténor (Samson) ; Marie Gauthrot, mezzo-soprano (Dalila) ; Nicolas Cavallier, basse (le Grand Prêtre) ; Éric Martin-Bonnet, basse (Abimélech) ; Jacques Greg-Belobo, basse (un Vieillard hébreu) ; Cyril Héritier, ténor (un Messager philistin) ; Julien Desplantes, ténor (Premier Philistin) ; Jean-François Baron, baryton (Deuxième Philistin) ; Charlotte Adrien, rôle muet (la Journaliste). Résidents de l’Association des Paralysés de France Avignon, du Groupe d’Entraide Mutuelle Mine de Rien-Avignon, du Centre de Réhabilitation Psychosocial-Montfavet, du Foyer Saint-Pierre – Arles, Amateurs-théâtre et enfants du Grand Avignon, Ballet, Chœur de l’Opéra Grand Avignon (chef de choeur : Aurore Marchand) et de l’Opéra de Toulon Provence-Méditerranée (chef de chœur : Christophe Bernollin) ; Orchestre national Avignon-Provence, direction musicale : Nicolas Krüger

 
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Très forte proposition de Paco Azorín pour l'Opéra Grand Avignon. La guerre à la guerre menée par le metteur en scène espagnol trouve un allié de taille en la personne de . Et, au final, un grand vainqueur : Saint-Saëns.

Sur un plateau entièrement nu envahi de brumes chéraldiennes s'avance, face public, un fauteuil roulant, longuement rejoint, dans un silence de mort, par une bonne centaine d'êtres humains de tous formats (au Festival de Merida, en 2020, il y en avait 450 !). Auparavant, le spectateur, en s'installant confortablement dans son fauteuil, aura pu lire, sur des écrans abaissés sur la scène, quelques extraits d'interviews, comme sur les chaînes d'infos en continu : « L'amour c'est la vie. Et la guerre ? il faut arrêter la guerre», « l'amour c'est s'écouter les uns les autres, sans jugement », « L'amour est… un couple. La guerre est… un monde de fous. Le chef d'orchestre apparaît ensuite. Ses bras s'élèvent lentement à une hauteur inaccoutumée. Lorsqu'ils s'abaissent soudainement, tous les corps tombent avec fracas au sol. Sur les premières notes de musique un bandeau déroule alors les états d'âme d'une journaliste dont l'on comprend très vite que le témoin privilégié qu'elle est va dérouler le fil narratif de ce nouveau Samson et Dalila : « J'ai vu mourir plus de 177 millions de personnes lors de conflits armés, de guerres civiles ou de religions, tout au long de l'Histoire », « J'ai vu comment des peuples frères s'entretuaient au non de dieux absents », « J'ai vu comment vous restiez indifférents face à la barbarie qu'à maintes reprises je vous faisvoir. » « Maintenant je vais vous montrer comment la haine se perpétue. » Munie de sa carte de presse, elle s'immiscera partout, sur les places publiques, dans les prisons, et même dans l'intimité des puissants.

Vaste programme, que Paco Azorín mène, avec des moyens scéniques très sobres, jusqu'au terme d'une représentation suffocante d'intensité. Hormis les panneaux relayant de façon télévisuelle les différents lieux de l'action, le décor n'est constitué que de six lettres, gigantesques, manipulées dans toutes leurs configurations : celles du mots ISRAEL, éclaboussées de sang et de traces de mains. Entre deux murs latéraux de projecteurs, un tulle d'avant-scène et un écran en fond de plateau, jeu d'orgues mouvant et direction d'acteurs exceptionnelle font le reste. Il n'y a presque rien. Mais il y a tout.

Cette aventure hors-normes mêle au chœur maison et à celui de Toulon (impressionnants d'engagement et d'une puissance tellurique au III depuis les balcons de la salle) moult personnes de la société civile, dont certaines à mobilité réduite. Les mots du pré-générique sont les leurs. Un défi de plus, relevé par Azorín, dont le talent manifeste pour le maniement des masses va jusqu'à rendre caduc le constat de Chéreau qui confessait la grande difficulté à l'opéra de la gestion des chœurs. Se succèdent d'impressionnants moments de foule (révoltes, violences policières, mort d'un enfant abattu en place publique, déplorations collectives…) sans qu'à aucun moment quiconque ne puisse être pris en flagrant délit d'amateurisme. Des vidéos accablantes de ruines s'enchaînent. Le sang est partout, des bras rougis de Samson jusqu'à une Bacchanale de pur effroi consacrée à la décapitation des prisonniers. Le hurlement d'indignation poussé par Paco Azorín à l'adresse de toutes les guerres, qu'elles soient passées ou à venir, balaie tous les soupçons d'opportunisme que d'aucuns étaient prêts à formuler à la lecture de sa note d'intention. D'une évidente sincérité, ce spectacle coup de poing tombe à point nommé en un temps où les hommes, toujours parasités par le religieux, n'ont pas encore tiré les leçons de l'Histoire.

Son magnifique Pelléas dijonnais avait inscrit dans le marbre de nos mémoires le nom de . Le chef français fait forte impression dans ce Samson avignonnais. La place donnée aux pupitres graves dès le premier chœur indique la force de conviction du dialogue que vont entretenir, deux heures durant, deux artistes particulièrement unis, jusqu'à une Bacchanale où plateau et fosse, littéralement galvanisés l'un par l'autre, ne font qu'un. On a le sentiment d'entendre pour la première fois le grand-œuvre lyrique de , Azorín et Krüger nous entraînant même de concert à revoir à la hausse la réputation d'un compositeur souvent taxé d'académisme.

Deux prises de rôles magnifient ce nouveau Samson et Dalila. , sombre Nonne sanglante à Saint-Étienne, captive par un registre grave qui rappelle celui d'Aude Estremo, comme par la netteté de sa diction. Les trois airs magnifiques dévolus à l'héroïne sont particulièrement ciselés et Mon cœur s'ouvre à ta voix, pris dans un tempo qui semble arrêter le temps, entérine le grand talent d'une artiste qu'on aurait plaisir à voir plus souvent. , d'une aisance déconcertante, parvient à faire accroire que le rôle écrasant de Samson est plus facile que celui de Siegfried. Même lové de trois-quarts dos dans les bras de la séductrice, ses « Dalila » sous emprise, énoncés en toute intimité par un ténor qui n'est pas que vaillance, dispensent la plus touchante des émotions. Le Grand-prêtre de Nicolas Cavalier, sous le regard de Commandeur de son aïeul en prêtrise présent dans la salle (Alain Verhnes soi-même !), est un grand méchant d'envergure dont le mordant s'accorde particulièrement bien à la lecture d'Azorín. s'empare avec beaucoup d'à-propos de l'Abimélech odieux, adepte de la matraque, que lui propose la mise en scène. On remarque également un trio de Philistins bien en place, et un Vieillard hébreux émouvant (Jacques Greg-Belobo) malgré un grave manquant de projection. , actuel directeur de l'Opéra Grand-Avignon, vient de réussir un sans-faute musical, scénique, francophone, mais aussi humain, à en croire ces mots, au pré-générique, d'une des personnes venant de faire ses premiers pas lyriques à même la scène : « L'opéra, je connaissais pas et cela me donne envie de pleurer tellement je suis émue. »

Crédits photographiques : © Mickaël & Cédric Studio Delestrade Avignon

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Avignon. Opéra. 9-VI-2023. Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Samson et Dalila, opéra en trois actes sur un livret de Ferdinand Lemaire, d’après le Livre des Juges de l’Ancien Testament. Mise en scène et scénographie: Paco Azorìn. Costumes : Ana Garay. Lumières : Pedro Yague. Chorégraphie: Carlos Martos de la Vega. Vidéo : Pedro Chamizo. Avec : Marc Laho, ténor (Samson) ; Marie Gauthrot, mezzo-soprano (Dalila) ; Nicolas Cavallier, basse (le Grand Prêtre) ; Éric Martin-Bonnet, basse (Abimélech) ; Jacques Greg-Belobo, basse (un Vieillard hébreu) ; Cyril Héritier, ténor (un Messager philistin) ; Julien Desplantes, ténor (Premier Philistin) ; Jean-François Baron, baryton (Deuxième Philistin) ; Charlotte Adrien, rôle muet (la Journaliste). Résidents de l’Association des Paralysés de France Avignon, du Groupe d’Entraide Mutuelle Mine de Rien-Avignon, du Centre de Réhabilitation Psychosocial-Montfavet, du Foyer Saint-Pierre – Arles, Amateurs-théâtre et enfants du Grand Avignon, Ballet, Chœur de l’Opéra Grand Avignon (chef de choeur : Aurore Marchand) et de l’Opéra de Toulon Provence-Méditerranée (chef de chœur : Christophe Bernollin) ; Orchestre national Avignon-Provence, direction musicale : Nicolas Krüger

 
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