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Un Pelléas d’aujourd’hui et d’hier à Dijon

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Dijon. Auditorium. 10-XI-2019. Claude Debussy (1862-1918) : Pelléas et Mélisande, drame lyrique en cinq actes sur un livret de Maurice Maeterlinck. Mise en scène et décors : Eric Ruf. Costumes : Christian Lacroix. Avec : Guillaume Andrieux, Pelléas ; Siobhan Stagg, Mélisande ; Laurent Alvaro, Golaud ; Yael Raanan-Vandor, Geneviève ; Vincent Le Texier, Arkel ; Sara Gouzy, Yniold ; Rafaël Galaz, un Berger, un Médecin. Chœur (chef de chœur : Nicolas Chesneau) de l’Opéra de Dijon et Orchestre Dijon Bourgogne, direction : Nicolas Krüger

Nouveau tour de piste pour le Pelléas et Mélisande d’ inauguré en 2017 au Théâtre des Champs-Élysées. Une reprise sans surprise dont le détour révèle surtout une direction musicale de tout premier plan.

IMG_3655 Pelléas & Mélisande © Gilles Abegg Opéra de Dijon

On ne s’attendait pas à une telle évidence sonore : vient de livrer une magnifique lecture de Pelléas. La fosse de l’Auditorium dijonnais gagne une immensité quasi-océanique avec le geste large de cette interprétation symphoniste, une approche semblable à celle que Karajan avait adoptée.

Avec une attention constante aux détails d’une œuvre qui fait rarement grand bruit mais qui bruisse de sortilèges, le petit-fils de Henry Barraud (on a dévoré l’ouvrage de 1972 consacré par le célèbre musicologue aux cinq grands opéras – Don Giovanni, Boris Godounov, Tristan et Isolde, Wozzeck et… Pelléas et Mélisande) obtient le meilleur de l’. Ce format orchestral de type cinémascopique n’est pas sans faire écran aux rares éclats textuels. Les piliers de la famille d’Allemonde sont ceux qui s’en sortent le mieux : le Golaud impérial de , l’Arkel marmoréen de , tous deux compréhensibles jusqu’au second balcon, ce dont la diction de pouvait jusque-là faire douter. Difficile de cerner cette Mélisande à la voix bien galbée mais distante, énigmatique jusque dans son adéquation à un personnage bien opaque il est vrai. On s’attache en revanche au frémissant Pelléas en devenir de , comme en témoignent le raffinement poétique qu’il sait réserver aux tensions vocales du grand duo du IV. Une très bonne Geneviève (), presque de type Fricka, un Yniold sage comme une image complètent un portrait de famille judicieusement distribué.

Tous, superbement habillés en (le luxe foisonnant de l’ultime robe de Mélisande n’étant intégralement visible qu’au saut du lit, aux saluts !) évoluent dans un environnement très contemporain : la base sous-marine de Lorient, espace finistérien d’humidité et de rouille, devenue base opératique du rêve d’. Deux passerelles latérales encadrent, tournée vers la salle, une conque convexe percée de portes, gravie d’escaliers, abritant le reliquat marin d’une eau croupie. Plongés dans l’eau au lever de rideau, des filets de pêches font office de forêt, puis de ciel d’orage suintant de vraies gouttes. Hélas, ce décor ultra-moderne abrite aussi un spectacle vieux de quelques décennies, dont seuls quelques éclairages de toute beauté (la transition entre I et II, les apparitions klimtiennes de Mélisande, les deux dernières scènes du IV) tentent de briser la torpeur.

L1180928 Pelléas & Mélisande © Gilles Abegg Opéra de Dijon

Pléonastiques d’une œuvre peu tentée par les allegros, les déambulations au ralenti masquent mal la béance laissée par la démission scénique d’un travail en profondeur sur le sens de l’œuvre, comme elles rappellent par trop une époque révolue, celle où l’on ne savait pas encore que les chanteurs d’opéra pouvaient être des bêtes de scène. On a l’impression d’être au musée. Certaines scènes sont interminables (la cinquième) quand ce n’est pas tout un acte (le cinquième). Et que dire de la naïveté paresseuse qui vient casser l’ambiance à deux reprises : la sortie des souterrains dont les deux demi-frères rapportent un porte-manteau qui servira de tour de guet à Yniold, ou encore ces servantes lavelliennes forcées à la mendicité en devenant les trois vieux pauvres du II à seule fin de réexpédier en coulisses la chaise où Golaud s’était alité au début de l’acte ! Quant au hiatus de ce lit les pieds dans l’eau d’un tel lieu, son prosaïsme est à des années-lumières du génie avec lequel Py posait celui de son héros sur la mer de son Tristan. On songe aussi au récent Pelléas de Zürich où Tcherniakov, qui faisait, comme Ruf, le choix d’un décor d’aujourd’hui, plongeait autrement courageusement dans la psyché de type « patate chaude » des personnages de Maeterlinck.

Le décompte des grands Pelléas scéniques : Lavelli, Wilson, ou Katie Mitchell (inexplicablement absente du catalogue DVD), rend problématique l’enthousiasme face à la vision de ce Pelléas marin qui ne fait pas de vagues. Comme le soporifique Mitridate de Clément Hervieu-Léger (inexplicablement présent au catalogue DVD), et, dans une moindre mesure, les productions de Denis Podalydès, le Pelléas d’Éric Ruf vient allonger la liste d’une nouvelle catégorie de spectacles sans vrai choc esthétique ni sémantique, estampillables « Comédie-Française ». Une appellation utile pour faire le distinguo entre deux métiers bien spécifiques : metteur en scène de théâtre et metteur en scène d’opéra.

Crédits photographiques : © Gilles Abegg

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Dijon. Auditorium. 10-XI-2019. Claude Debussy (1862-1918) : Pelléas et Mélisande, drame lyrique en cinq actes sur un livret de Maurice Maeterlinck. Mise en scène et décors : Eric Ruf. Costumes : Christian Lacroix. Avec : Guillaume Andrieux, Pelléas ; Siobhan Stagg, Mélisande ; Laurent Alvaro, Golaud ; Yael Raanan-Vandor, Geneviève ; Vincent Le Texier, Arkel ; Sara Gouzy, Yniold ; Rafaël Galaz, un Berger, un Médecin. Chœur (chef de chœur : Nicolas Chesneau) de l’Opéra de Dijon et Orchestre Dijon Bourgogne, direction : Nicolas Krüger

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