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Werther à Baden-Baden : Retour à Goethe

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Baden-Baden. Festspielhaus. 24-XI-2023. Jules Massenet (1842-1912) : Werther, drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux sur un livret d’Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann, d’après le roman de Johann Wolfgang von Goethe. Mise en scène : Robert Carsen. Décors : Radu Boruzescu. Costumes : Luis F. Carvalho. Lumières : Robert Carsen et Peter van Praet. Chorégraphie : Marco Berriel. Avec : Jonathan Tetelman, Werther ; Kate Lindsey, Charlotte ; Elsa Benoit, Sophie ; Nikolai Zemlianskikh, Albert ; Scott Wilde, le Bailli ; Krešimir Špicer, Schmidt ; William Dazeley, Johann. Cantus Juvenum Karlsruhe, Balthasar-Neumann-Orchester, direction : Thomas Hengelbrock.

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En coproduction avec l'Opéra national de Paris, le Festival d'automne de Baden-Baden, surtitré « La Grande Gare », présentait Werther de . Une nouvelle mise en scène du toujours intéressant et un chanteur en pleine ascension vers le statut de star pour le rôle-titre justifiaient le voyage.

En abordant Werther, qui plus est en Allemagne où l'ouvrage fut créé avant la France et en langue allemande, souhaitait revenir à l'original de Goethe et le débarrasser des oripeaux imposés par la société bourgeoise française du XIXe siècle. La pression de l'Église, le rôle central de la famille, le goût pour les fêtes alcoolisées illustré par les deux compères Schmidt et Johann disparaissent donc non sans susciter quelques contradictions avec le texte. Il tire en revanche parti du caractère épistolaire du roman pour placer la littérature, l'écrit, le mot au centre des préoccupations et situer toute l'action dans une immense bibliothèque de faculté (très réaliste décor de Radu Boruzescu) dont le Bailli est le directeur et Johann et Schmidt des employés. Werther et Charlotte, dans les costumes contemporains de Luis F. Carvalho, y sont des étudiants s'évadant par la lecture du roman de Goethe comme les nombreux figurants qui en envahissent les rayonnages. La Nature, si souvent invoquée dans le livret et par le mouvement du Romantisme, en est totalement absente ou métaphorique. Le bouquet apporté par Sophie n'est ainsi qu'un carnet de dessins.

On retrouve bien sûr avec bonheur le style Carsen qui a fait son succès : une constante élégance, la capacité à créer des images mémorables (comme ces feuillets arrachés aux livres qui tombent tels des feuilles mortes lors de l'amour naissant entre Charlotte et Werther au clair de lune), une direction d'acteurs toujours signifiante et même ce goût pour la pirouette finale qui jette un éclairage nouveau. Cette fois, Werther meurt sur un amoncellement des livres de la bibliothèque aux rayonnages désormais vides tandis que les autres étudiants, confrontés eux aussi à l'incompatibilité de l'imaginaire de leurs lectures avec la prosaïque réalité, jettent leurs livres et s'apprêtent comme lui à se suicider, en un rappel frappant de la vague de suicides romantiques qui a suivi la parution du roman de Goethe. Les éclairages de et Peter van Praet opposent de même le monde feutré de l'intime et la lumière crue et violente du réel. Cependant, cette approche très intellectuelle peine quelque peu à faire naître l'émotion et à nous faire compatir aux tourments des protagonistes.

Par bonheur, dans ce domaine, les chanteurs apportent leur contribution. Remarqué, du moins en France, il y a seulement deux ans dans Stiffelio à Strasbourg (tout près de Baden-Baden), campe Werther avec une qualité de chant, un soin des nuances, une intelligence et une prononciation du texte exceptionnels. Sa silhouette de jeune premier contribue à son incarnation mais on a tout de même quelque mal à croire au caractère dépressif et suicidaire d'un Werther doté d'une santé vocale si éclatante et d'un aigu si généreux et parfois trop complaisamment tenu. Il lui manque encore les fêlures, les fragilités, le côté sombre qui font les Werther indiscutables et que le temps et la pratique du rôle lui donneront certainement. Pour sa prise de rôle, s'impose d'emblée en Charlotte envoûtante et passionnée. Le timbre est riche, enveloppant, d'une parfaite homogénéité mais elle n'hésite pas à le malmener à des fins expressives avec des cris, des raucités, du parlando toujours en situation et puissamment émouvants.

A leur côté, est une merveilleuse Sophie, fraîche, rayonnante et idéalement cristalline. est moins décisif en Albert très sonore mais peu nuancé, tout comme le Bailly au large vibrato de . Pour Schmidt, apporte faconde, clarté et projection accompagné du Johann plus effacé de . Enfin, le chœur d'enfants du Cantus Juvenum de Karlsruhe se montre d'une implication scénique et d'une justesse impeccables.

À la direction, le chef donne de l'ampleur, de vigoureux contrastes et un puissant dramatisme au détriment toutefois des transparences et des demi-teintes trop « françaises » de la partition. Il est ainsi en parfait accord avec les choix de la mise en scène. Son orchestre, le Balthasar-Neumann-Orchester, suit parfaitement ses intentions avec, en corollaire, des couleurs quelquefois agressives et une certaine compacité sonore. Le public badois a réservé un accueil plus que chaleureux à cette première représentation, fêtant tout particulièrement les interprètes de Werther, Charlotte et Sophie.

Crédits photographiques : (Werther), (Charlotte) / (Werther) © Andrea Kremper

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Baden-Baden. Festspielhaus. 24-XI-2023. Jules Massenet (1842-1912) : Werther, drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux sur un livret d’Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann, d’après le roman de Johann Wolfgang von Goethe. Mise en scène : Robert Carsen. Décors : Radu Boruzescu. Costumes : Luis F. Carvalho. Lumières : Robert Carsen et Peter van Praet. Chorégraphie : Marco Berriel. Avec : Jonathan Tetelman, Werther ; Kate Lindsey, Charlotte ; Elsa Benoit, Sophie ; Nikolai Zemlianskikh, Albert ; Scott Wilde, le Bailli ; Krešimir Špicer, Schmidt ; William Dazeley, Johann. Cantus Juvenum Karlsruhe, Balthasar-Neumann-Orchester, direction : Thomas Hengelbrock.

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