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À Berne, Roméo et Juliette chez les mafieux

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Berne. Stadttheater. 3-XII-2023. Charles Gounod (1818-1893) : Roméo et Juliette, opéra en cinq actes sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré d’après le drame homonyme de Shakespeare. Mise en scène et décors : Éric Ruf. Réglage scénique : Constance Larrieu. Costumes : Christian Lacroix. Lumières : Bertrand Couderc. Chorégraphie : Glysleïn Lefever. Avec : Inna Demenkova, Juliette ; Ian Matthew Castro, Roméo ; Christian Valle, Frère Laurent ; Jonathan McGovern, Mercutio ; Michal Prószyński, Tybalt ; Mattheus França, Le comte Capulet ; Claude Eichenberger, Gertrude ; Evgenia Asanova, Stéphano ; Andres Felip, Le comte Pâris ; Gerardo Garciacano, Le duc de Vérone ; Carlos Nogueira, Benvolio ; Christoph Engel, Gregorio ; David Park, Frère Jean. Choeur et choeur complémentaire du Bühnen Bern (Direction : Zsolt Czetner). Berner Symphonieorchester. Direction musicale : Sebastian Schwab.

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Salle comble pour ce Roméo et Juliette de , une production de l'Opéra Comique de décembre 2021 reprise ici pour une dizaine de soirées après l'Opéra de Rouen Normandie en juin dernier, et avant de continuer sa route au Washington National Opera et à la Fondazione Teatro Petruzzelli de Bari.

En transposant l'action dans les milieux de la mafia sicilienne, le metteur en scène offre une image plus rude que celle qu'inspire le romantisme exacerbé de la pièce de Shakespeare. Cependant, les principes archaïques de la société sicilienne conviennent parfaitement au récit de l'intrigue de l'opéra de . Mieux, il permet de raconter ce drame avec des éléments de costumes et de décors détachés de la fameuse histoire de la rivalité entre les Capulets et les Montaigus de Vérone. Pas de grandes capes, de bottes montantes, de pantalons bouffants, de couvre-chefs à plume, de longues épées, mais des hommes habillés () de complets-veston noirs, de chaussures luisantes et de chapeaux mous, armés de couteaux à cran d'arrêt. Côté décors, avec son rideau de lanières servant de porte vers l'extérieur, la cuisine est la pièce principale de toutes les activités domestiques de l'Italie du Sud. Ainsi toutes les scènes d'intérieur se déroulent sur fond de carrelages muraux uniformément blancs jaunis par l'âge et les activités culinaires alors que les extérieurs, par un habile mouvement d'éléments de décors, s'ouvrent sur des places bordées d'imposantes bâtisses sans fenêtres.

Les habits changent mais les rivalités demeurent. Une direction d'acteurs très précise plonge le spectateur dans l'intimité profonde des protagonistes. Le texte et la musique sont en symbiose avec le geste. A l'exemple de l'affrontement au couteau au cours duquel Tybalt sera tué, le ballet des adversaires est d'une précision scénique diabolique.

Restent la musique et ses interprètes. Certes, la scène bernoise ne peut prétendre au vedettariat que l'Opéra Comique parisien a offert à son public lors de la création de ce spectacle en décembre 2021, cependant, il faut souligner qu'à Berne, les deux principaux protagonistes ont soulevé l'enthousiasme du public par leur interprétation empreinte d'une sincérité bouleversante. Avec cette prise de rôle, et l'intensité artistique dont ils ont habité leurs personnages, nous ne somme pas loin de penser qu'autant le ténor (Roméo) que la soprano russe (Juliette) sont promis à une brillante carrière. Chez le ténor, si le volume vocal n'est pas spectaculairement puissant, sa ligne de chant est admirable. Certes, le rôle de Roméo est enchanteur et appelle le légato mais, le texte reste à dire et tout au long de cette soirée s'avère parfait dans l'exercice. Son Ah ! Lève-toi soleil !, tout en nuances et en retenue, sans triomphalisme, comme une prière, s'inscrit comme un grand moment d'émotion. Une légère tendance à grimacer sur certains sons laissent imaginer quelques petits problèmes techniques encore à régler. De son côté, (Juliette) possède une voix lumineuse, éclatante, aux aigus percutants. Son Je veux vivre est un instant de fraîcheur juvénile intense et radieux. Elle jouit d'un matériel vocal insolent et facile qui n'est pas sans rappeler celui qu'on a connu chez Anna Netrebko. Son aisance vocale, ses vocalises, et sa clarté de projection semblent sans limites. Juste parfois devrait-elle réfréner ses impulsions pour mieux se fondre dans l'expression artistique. L'expérience saura certainement contenir ses ardeurs. Entendre ce couple, vibrer avec lui, aimer avec lui, est un pur bonheur. Dans la scène du balcon, ici avec Juliette assise sur l'encorbellement d'une colonne, leurs chants sont d'une poésie vocale infinie. A aucun instant ils ne font douter de l'amour qui les habite. Lorsque plus tard, on retrouve les deux amants se séparant au matin du bannissement de Roméo, leur duo revêt la même intensité débordante que celle de leur première rencontre. A noter encore, le soin particulier qu'ils portent à la diction qui, quand bien même elle pourrait encore être améliorée (tout le monde n'a pas l'art du dire la langue française d'un Benjamin Bernheim !) reste d'un excellent niveau.

A leurs côtés, les autres protagonistes s'efforcent d'être à la hauteur de la tâche. A cet exercice, on apprécie l'entregent et la bonne tenue vocale du baryton (Mercutio). Lui aussi soigne tout particulièrement son élocution française. S'il nous est apparu que la basse (Frère Laurent) montre de réels progrès dans l'expression vocale, avec un chant mieux affirmé que lors de ses précédentes prestations, il manque de musicalité projetant constamment son instrument en puissance alors que plus de nuances, de piano, seraient les bienvenus. En particulier lors du mariage secret de Roméo et Juliette, où on pourrait attendre de ce prêtre complice des deux timides amants qu'il donne sa bénédiction à ce mariage secret de manière nuancée plutôt que de la proférer à pleine voix. Anachronique et totalement hors de la tradition du chant français, la prestation de la basse Matheus França (Le comte Capulet) déçoit une fois de plus. Son chant approximatif, sa totale impréparation à la prononciation française, rythmiquement et mélodiquement imprécis, en constante indélicatesse avec le diapason, ce chant d'écoute pénible frise la caricature. Surprenant, la mezzo-soprano (Gertrude) est apparue inhabituellement discrète. Méforme passagère ? De même, le baryton (Le Duc de Vérone) semble en deçà de ses possibilités vocales. Tout comme la soprano (Stéphano) décevante non tant pour sa voix qu'elle a belle mais pour sa diction désastreuse. Honnête le reste de la distribution avec, toujours, ce manque de maîtrise du chant français.

Si le chœur se montre très bien préparé, c'est de la fosse que le bonheur musical surgit. En effet, sous la baguette du jeune chef allemand , le nous régale de grands moments de musique française renfermant toute l'élégance dont elle est habillée. Avec une rare habileté à diriger cette musique, tire de son orchestre des sonorités d'une grande beauté. La plénitude sonore avec laquelle il signe les pages de l'Entracte de l'acte 2 ne pouvait qu'être merveilleusement inspirante pour que soit sublimé le chant de Roméo ainsi que nous le relations plus haut.

Crédit photographique : © Janos Abel

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