Anniversaire Maurice Ravel par Alexandre Tharaud et l’Orchestre national de France
Premier d'une série de cinq consacrés à la célébration par l'Orchestre national de France des 150 ans de la naissance de Maurice Ravel, ce concert rassemble trois chefs-d'œuvre et invite le pianiste Alexandre Tharaud pour porter l'un d'entre eux.

La Grande Salle Pierre Boulez est pleine ce soir pour applaudir des interprètes exceptionnels autour d'un compositeur qui ne l'est pas moins. Car, et ce n'est pas une nouveauté de le dire, la musique de Ravel cumule les extrêmes, ou plutôt les cultive. Extrêmement raffinée, extrêmement claire, extrêmement contrastée, extrêmement précise…, il faut des interprètes particulièrement talentueux, inspirés et investis pour en rendre toute la beauté baroque, c'est-à-dire le caractère libre et inattendu. Et il ne manquait plus qu'un programme de rêve pour que la fête soit complète. En outre, cerise sur le gâteau : la version orchestrale complète – six pièces en tout – du Tombeau de Couperin, avec l'orchestration de la « Fugue » et de la « Toccata » de 2022, qui manquaient à la suite de danses déjà orchestrée par le compositeur en 1919 à partir de la version originale pour piano, et que Radio France commanda à David Molard Soriano pour ce concert. Très belle est la « Fugue », qui contraste avec la vivacité du « Prélude » et qui entremêle comme en torsade le hautbois, la flûte, la clarinette, puis les violons sur fond de pizzicati ou de notes tenues des cordes graves. Plus sage, moins « enfantine », c'est-à-dire moins capricieuse est la « Toccata », qui, même si elle conserve toutes les couleurs de la partition, semble aller tout droit.
D'emblée, on remarque la très grande attention portée par Cristian Măcelaru et l'orchestre à rendre l'extraordinaire dynamique qui électrise sans cesse la musique de Ravel, laquelle trouve aussi son unité et son chatoiement dans la poursuite inlassable des développements de petits motifs portée par les changements permanents de timbres des instruments se succédant rapidement. Ainsi également dans le Concerto en ré pour la main gauche (1929-1931), assez sombre, emporté en un seul mouvement haletant et… tellement moderne ! Dans cette espèce de bras de fer entre le piano et l'orchestre, Alexandre Tharaud se montre beau lutteur. Il a parfaitement intégré cette écriture tout en traits violents, ruptures rythmiques, ostinatos allant crescendo jusqu'au tutti… Il est étonnant de voir la célérité avec laquelle la main gauche parcoure tout le clavier. L'énergie connue du pianiste est en parfaitement adéquation avec cette partition qui demande une très grande précision.
Après ce charivari presque désespéré, le soliste nous console et nous berce en bis avec la Gnossienne n°1 d'Erik Satie, mort en 1925, et dont c'est par conséquent l'anniversaire également. Les interprétations sont multiples, et celle-ci est vraiment touchante. Alexandre Tharaud semble caresser les touches dans un jeu coulant, très doux, qui assouplit le hiératisme de la pièce sans en gommer ni la claudication à la main droite, ni la détermination générée à la gauche par un inexorable tempo lent. Ses nuances font ressortir les voix secondaires, et ses ralentis, jamais outrés, sont très efficaces, renforçant le caractère énigmatique du morceau.
Les œuvres jouées ce soir montrent à quel point Ravel aimait les instruments à vent et les mettait en avant, instaurant toute une climatologie par des alliages de timbres particuliers, tels ceux que l'on retrouve au début de Daphnis et Chloé (1909-1912) entre le hautbois, la flûte et le cor. Vents que l'on retrouvera au début de la « Danse religieuse » (trompettes), de la « Danse grotesque de Dorcon » (les cuivres), de l'« Interlude » de la deuxième partie, quand une trompette et un cor jouent en coulisse, ou encore dans la « Danse suppliante de Chloé », avec le thème au cor anglais, tandis que les cordes se fondent en un tapis qu'on dirait volant. Sans oublier le très célèbre solo de flûte de la « Pantomime » de la troisième partie (Joséphine Poncelin de Raucourt, qui sera très chaleureusement applaudie). Toute une pneumologie très amplifiée par un chœur assez présent mais sans paroles, très aérien donc. Très belle prestation du Chœur de Radio France, parfaitement uni ou différencié selon les moments. L'acoustique de la salle magnifie cette partition d'esprit rhapsodique, passant de l'intimité d'un petit groupe jouant piano aux éruptions des tutti. Cristian Măcelaru dispose d'une palette gestuelle très détaillée pour indiquer à chacun l'effet qu'il souhaite produire.
Crédits photographiques : © Laure Bernard
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