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Iphigénie en Crimée : l’esprit de Gluck souffle à l’Opéra Comique

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Paris. Opéra Comique. 2-XI-2025. Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Iphigénie en Tauride, tragédie en quatre actes sur un livret de Nicolas-François Guillard. Mise en scène : Wajdi Mouawad. Scénographie : Emmanuel Clolus. Costumes : Emmanuelle Thomas. Lumières : Éric Champoux. Chorégraphie : Daphné Mauger. Avec : Tamara Bounazou, soprano (Iphigénie) ; Theo Hoffman, baryton (Oreste) ; Philippe Talbot, ténor (Pylade) ; Jean-Fernand Setti, basse (Thoas) ; Léontine Maridat-Zimmerlin, soprano (Diane / Deuxième prêtresse) ; Fanny Soyer, soprano (Une femme grecque / Première prêtresse) ; Lysandre Châlon, baryton (Un scythe / Un ministre du sanctuaire). Chœur (chef de chœur : Joël Suhubiette) Les Éléments et Le Consort, direction : Louis Langrée 

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Pour son quatrième opéra, déçoit. Pour son premier opéra, enflamme.

Personne n'y comprend rien.” C'est en gros de cette assertion en vogue que l'actuel directeur du Théâtre de la Colline résume le problème Iphigénie en Tauride, scénario de la reconnaissance familiale qui a dû beaucoup toucher l'auteur du formidable Incendies. A juste titre effaré dans sa note d'intention par les pré-requis culturels exigés par l'avant-dernier opéra de Gluck, aujourd'hui, selon lui, l'apanage de la seule élite familière des théâtres et des maisons d'opéra, rappelle à propos que, pour comprendre Iphigénie en Tauride (1779) il faut remonter à Iphigénie en Aulide (1774), ce qu'avait brillamment réussi l'édition 2024 du Festival d'Aix-en-Provence en programmant les deux œuvres dans une même soirée. Mais aussi que, pour comprendre Iphigénie en Aulide, il faut remonter à La Guerre de Troie dont le rapt d'Hélène n'est que l'arbre d'une forêt que l'on ne peut vraiment pénétrer qu'à condition d'avoir suivi les enseignements d'une arborescence généalogique qui, de ses rameaux Atrée et Pélops, nous fait remonter jusqu'à sa cime : le crime primal de Tantale d'avoir défié les dieux !

En pédagogue, se lance d'abord, Ouverture d'Iphigénie en Aulide à l'appui, dans une grande explication de texte qui va de la Tauride d'alors à celle d'aujourd'hui : la Crimée, annexée en 2014 par la Russie. Un recadrage historique déjà tenté par Rafael R. Villalobos à Montpellier. Après un impressionnant fortissimo d'orchestre sur un glaçant cliché de chars en action, la musique laisse la place à un prologue parlé (de la plume du dramaturge) sis dans un musée où viennent de pénétrer un Oreste et un Pylade d'aujourd'hui dans le but d'exiger auprès d'une Iphigénie d'aujourd'hui revue en Conservatrice, la restitution de statuettes spoliées par l'envahisseur (les « images » évoquées par Diane à la fin de l'opéra). L'impossible réclamation a lieu devant l'installation d »un tableau sanguinolent alimenté des poches de sang de combattants, et représentant l'antique rapt d'Iphigénie par la déesse. Après avoir essuyé une fin de non-recevoir, les deux hommes, accompagnés cette fois de l'Ouverture d'Iphigénie en Tauride, pénètrent dans le tableau…

Après cet alléchant début, les choses reviennent à la normale. À tous niveaux. Impuissant à transcender une scénographie d'une inquiétante économie de moyens, Mouawad revient à l'ordinaire opératique de la prêtresse Iphigénie (sacrifices humains, imprécations, implorations, révélations…) mais hélas aussi à celui de nombre de mises en scène de l'opéra de papa : carton-pâte décoratif, garde-robe antiquisante, gestique caricaturale. Toute l'action tourne autour des travellings avant/arrière d'un autel-miroir sacrificatoire, posé sur rail, à la verticale au centre du plateau, sur lequel les victimes successives sont spectaculairement éclaboussées de sang. Un sang seulement circonscrit là, alors qu'il aurait pu devenir le papier peint autrement opératique d'un spectacle pour l'heure prosaïquement théâtral, par trop contraint à l'intérieur d'une enceinte de murailles nervurées à l'esthétisme relatif. On comprend dès lors que l'action sera beaucoup déléguée à la seule partie musicale.

Le rôle-titre révèle , Iphigénie aux accents déchirants dont la couleur vocale, immédiatement identifiable, n'est pas sans rappeler le bronze nocturne de Jessye Norman. L'ambitus, nourri jusque dans le bas du registre, l'articulation exemplaire, le jeu intense (Ô Malheureuse Iphigénie couchée sur le dos) intronisent la lauréate de l'édition 2025/2026 de la Promotion Génération Opéra en interprète d'exception. Autre révélation de la soirée, le bouleversant Oreste de . Engagé jusqu'aux larmes dans le spectacle, le baryton prodigue une profonde émotion, n'hésitant pas à donner aussi beaucoup de sa personne, notamment au cours d'une très frontale et très longue (et non “brève” comme annoncé dans un bien hypocrite document préventif distribué en amont) “séquence de nudité”. Face à lui est le Pylade de rêve que l'on attendait de la part de cet artiste dont la probité gracieuse touche toujours au cœur. On sera plus circonspect quant au Thoas puissant (gros succès à l'applaudimètre) de dont le registre aigu gagnerait à être sous contrôle. Ponctuant le drame avec toute l'attention requise, les fugaces interventions de , et n'appellent aucune réserve. Le chœur parachève en chœur antique du plus haut niveau l'impressionnant investissement vocal de la représentation.

! On n'a pas souvenir d'avoir entendu une plus belle exécution de cette tragédie lyrique dont l'extrême délicatesse ne s'appréhende pas d'emblée. , pour ses débuts à l'opéra, séduit d'emblée par un galbe à même de faire tomber toutes les réserves parfois formulées à l'encontre de la marmoréenne machine gluckiste. Pas un pupitre ne démérite. Le jeune ensemble co-fondé en 2015 par et Justin Taylor est dirigé pour les trois premières représentations par . Dans un Opéra Comique seulement ponctué par les « comportements atypiques et imprévisibles » des quelques spectateurs accueillis par le nouveau dispositif baptisé Séance Relax mis en place à l'adresse d'un public jusque là empêché, le geste de Langrée, d'une confondante justesse, fait s'élever de la fosse un prégnant déluge d'hédonisme sonore, salué dès la fin de l'Acte II par des acclamations qui se transformeront en ovations au moment des saluts. On devine qu'un tel souffle gluckiste (qu'on on serait tenté de qualifier d'historique) n'est pas pour rien dans l'accueil chaleureux fait à Wajdi Mouawad lui-même. Une manière d'écran de fumée de ce spectacle presque banal, avec lequel le metteur en scène de théâtre, après L'Enlèvement au sérail, Oedipe, Pelléas et Mélisande, péchant par manque d'ambition visuelle, peine à se métamorphoser en metteur en scène d'opéra.

Crédit photographique : © S. Brion

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Paris. Opéra Comique. 2-XI-2025. Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Iphigénie en Tauride, tragédie en quatre actes sur un livret de Nicolas-François Guillard. Mise en scène : Wajdi Mouawad. Scénographie : Emmanuel Clolus. Costumes : Emmanuelle Thomas. Lumières : Éric Champoux. Chorégraphie : Daphné Mauger. Avec : Tamara Bounazou, soprano (Iphigénie) ; Theo Hoffman, baryton (Oreste) ; Philippe Talbot, ténor (Pylade) ; Jean-Fernand Setti, basse (Thoas) ; Léontine Maridat-Zimmerlin, soprano (Diane / Deuxième prêtresse) ; Fanny Soyer, soprano (Une femme grecque / Première prêtresse) ; Lysandre Châlon, baryton (Un scythe / Un ministre du sanctuaire). Chœur (chef de chœur : Joël Suhubiette) Les Éléments et Le Consort, direction : Louis Langrée 

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