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Falstaff transfuge de classe à Montpellier

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Montpellier. Opéra Comédie. 7-I-2026. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Falstaff, opera buffa en trois actes sur un livret d’Arrigo Boito d’après The Merry Wives of Windsor et Henry IV de William Shakespeare. Mise en scène : David Hermann. Décor et vidéo: Jo Schramm. Costumes : Carla Caminati. Lumières : François Thouret. Avec : Bruno Taddia, baryton (Falstaff) ; Angélique Boudeville, soprano (Alice Ford) ; Marie Lenormand, mezzo-soprano (Meg Page) ; Kamelia Kader, mezzo-soprano (Mrs Quickly) ; Julia Muzychenko, soprano (Nannetta) ; Andrew Manea, baryton (Ford) ; Kevin Amiel, ténor (Fenton) ; Yoann Le Lan, ténor (Dr Caïus) ; Loïc Félix, ténor (Bardolfo) ; David Shipley, basse (Pistola). Chœur (Chef de Chœur : Noëlle Gény) et Orchestre Opéra national Montpellier Occitanie et de Lille, direction musicale : Michael Schønwandt

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Montpellier innove : six années entre sa générale (mars 2020) et sa première très attendue en ce mois de janvier 2026 à l'Opéra Comédie pour le Falstaff imaginé par  ! Une attente récompensée par un spectacle délesté de l'habituelle cohorte de clichés collés aux basques du pancione verdien.

« Ample sire… immense… énorme… le monstre… cette outre… ce tonneau… un canon… cette baleine… ce tas de peau… cette bedaine hyperbolique… cette pleine lune joufflue… ce gros compère… le gros morceau… ce vaste bedon… panse rebondie… brise-lits… défonce-sièges… éreinte-juments… montagne d'obésité… roi des pansus… » Voilà la litanie que entend épargner au spectateur. Si son Falstaff, inhabituellement svelte, coche toutes ces cases, ce ne pourra être que métaphoriquement. « Gros lourd », le Falstaff de ne l'est que dans sa tête et son addiction, façon coq de basse-cour comme si bien moqué par Jean-Louis Grinda à Monaco, aux clichés de ce qu'il croit être « la vraie virilité » évoque, plutôt que celle de l'épicurien réhabilité par Barrie Kosky à Aix, la personnalité d'un Don Giovanni de banlieue tenté par l'ascenseur social.

Une aspiration conceptualisée par le décor amovible de Jo Schramm qui, pivotant d'un tableau l'autre, fait alterner façade de HLM avec antennes paraboliques au balcon, kebab (Auberge de la Jarretière contemporaine) et demeure cossue avec bibliothèque, piscine et voiture de luxe. Etrange décor cependant, dont la virginité brute de décoffrage (contreplaqué pour tous) pose question tout au long de la soirée. La privation d'un coup de pinceau « côté nantis » prive aussi la réalisation d'une immédiate lisibilité. Seul le « côté peuple » aura (brièvement) les honneurs d'une vidéo venant en quelque sorte terminer le travail du scénographe, taguant, pendant l'air de Ford, enseigne et couleurs sur le kebab, ballon et smiley sur les paraboles, et même un énigmatique singe sur la façade. La réalisation aurait triplement gagné, en sus d'un ripolinage partiel, à la multiplication de ces incrustations vidéographiques, comme à l'ajout d'une musique d'atmosphère sur les bruyantes manœuvres rotatives de ce dispositif scénique spectaculaire.

Six ans pour une prise de rôle : un luxe pour le Falstaff de . Exactement l'âge du rôle (comme dévoilé dans le Henry IV de Shakespeare), une typologie vocale moins « hénaurme » que de coutume, mais une incarnation de belle volée, jeu d'acteur compris, avec une très amusante façon de danser le personnage, on ne peut mieux adaptée à la vision de David Hermann. Très amusante aussi, la Meg Page affairée de . Très plaisante Alice, n'est pas toujours audible sur toute la ligne. Un défaut que l'on adresse aussi à la Quickly de , dont la juvénilité vocale et physique démarque le personnage de la tradition des viragos rigolotes attachée au rôle. Peut-être l'une et l'autre font-elles plus que leurs partenaires les frais de la puissance orchestrale déclenchée dans la fosse. Johann Le Lan est de ces derniers, qui, dès le lever de rideau, arrache en une phrase Caïus à l'habituel statut de second couteau du personnage : la voix du jeune ténor affiche aujourd'hui une ampleur, et même une italianité toute verdienne qui augure de futurs premiers plans. se détache également avec un Bardolfo percutant, aussi projeté que timbré. complète avec une forte présence ce trio de comprimarii bien sollicité par la mise en scène. Donnant du fil à retrodre au Ford solide d', les tourtereaux de Kevin Amiel et , tout de grâce vocale et scénique, sont la bulle sans histoire de cette lutte des classes doublée d'une lutte des sexes : dans le choeur alti et soprani sont conviées à en découdre avec basses et ténors.

Michael Schønwandt, chef principal de l'Orchestre national Montpellier Occitanie de 2014 à 2022, et chef aux soixante Falstaff, connaît son affaire, le dernier opéra de Verdi n'en étant pas une mince : confessant posséder l'œuvre par coeur, et en maîtrisant la virtuose mécanique, Michael Schønwandt détaille les trouvailles orchestrales, quasi berlioziennes, de ce coq-à-l'âne musical qui n'est évident pour personne, spectateur inclus.

Entre comique (la piscine des Ford en lieu et place de la Tamise), fantastique (les clones de Ford), et et lisibilité relative (quid de la jarre où Falstaff ne pourra jamais se glisser ?), l'intelligent Falstaff de David Hermann s'achève, comme on s'en réjouit, non comme l'habituelle « bouffonnerie », mais, comme bien des Così fan tutte actuels, dans une immense perplexité, avec une (re) formation des couples au goût amer : quelque chose s'est brisé entre Alice et Ford (on s'en doutait), Caïus épouse vraiment Bardolfo (comme dit dans le livret), Quickly finit avec Falstaff (c'est inédit), et tout s'achève tragiquement pour Meg, mise au ban puisque sans futur conjugal : les amoureux sont, dit-on, seuls au monde (Nanetta et Fenton, très peu motivés par la lutte des classes et des sexes en jeu, mais jusqu'à quand…) mais ceux qui sont seuls, on le dit moins, en sont littéralement exclus. Falstaff sera-t'il arrivé à ses fins ? D'un certaine façon oui : à en juger ses mots de l'Acte IV (« Mon esprit crée l'esprit des autres »), lorsqu'après que le singe virtuel (son alter ego animal ?) aura escaladé le rideau de scène de l'Acte IV comme le pancione se sera occupé à gravir les échelons de la société, et lorsque, travesti davantage en totem phallique qu'en Chasseur noir, il aura effectivement fait prendre conscience à tous combien sa personnalité hors norme aura servi à déployer l'intelligence de chacun. On était proche de Don Giovanni. Nous voilà finalement tout près de Théorème

Crédit photographique : © Marc Ginot

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Montpellier. Opéra Comédie. 7-I-2026. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Falstaff, opera buffa en trois actes sur un livret d’Arrigo Boito d’après The Merry Wives of Windsor et Henry IV de William Shakespeare. Mise en scène : David Hermann. Décor et vidéo: Jo Schramm. Costumes : Carla Caminati. Lumières : François Thouret. Avec : Bruno Taddia, baryton (Falstaff) ; Angélique Boudeville, soprano (Alice Ford) ; Marie Lenormand, mezzo-soprano (Meg Page) ; Kamelia Kader, mezzo-soprano (Mrs Quickly) ; Julia Muzychenko, soprano (Nannetta) ; Andrew Manea, baryton (Ford) ; Kevin Amiel, ténor (Fenton) ; Yoann Le Lan, ténor (Dr Caïus) ; Loïc Félix, ténor (Bardolfo) ; David Shipley, basse (Pistola). Chœur (Chef de Chœur : Noëlle Gény) et Orchestre Opéra national Montpellier Occitanie et de Lille, direction musicale : Michael Schønwandt

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