Andrei Korobeinikov : « L’humanité prend de plus en plus conscience de ce qu’a écrit Chostakovitch »
L’album « Shostakovich Discoveries » a été récompensé cette année par le jury des ICMA dans la catégorie « Premiers enregistrements ». Un demi-siècle après la mort de Dimitri Chostakovitch, cet album, qui rassemble des raretés et des œuvres méconnues de l’un des plus grands compositeurs du XXe siècle, est interprété par une pléiade d’artistes de premier plan (Daniil Trifonov, Gidon Kremer, Nils Mönkemeyer, Yulianna Avdeeva, Rostislav Krimer, Thomas Sanderling) dont le pianiste Andreï Korobeinikov avec qui s’est entretenue notre consœur Anastassia Boutsko de la radio Deutsche Welle, membre du jury des ICMA.

ICMA : Sur l’album « Shostakovich Discoveries », vous interprétez (aux côtés de la basse biélorusse Alexander Roslavets) Le Clou de Ielabouga*, sur un poème d’Evgueni Evtouchenko. Chostakovitch avait laissé cette composition inachevée en 1971, peu avant sa seconde crise cardiaque, et son décès en 1975. L’œuvre a été achevée en 2024 par le compositeur Alexander Raskatov à la demande du Festival Chostakovitch de Gorisch. Pourquoi a-t-il choisi ce poème et ce thème ?
Andrei Korobeinikov : La figure de Marina Tsvétaïéva revêtait une importance capitale pour Chostakovitch, tant en tant qu’artiste en général que du point de vue du thème du « poète et du tsar ». Cette composition traite des sentiments d’une personne qui décide de se suicider. Et pas n’importe quelle personne, mais une personne qui a conscience d’être la plus grande poétesse russe. Le suicide de Tsvétaïéva a été et reste un événement extrêmement important pour de nombreuses personnes impliquées dans le monde des arts en Russie. Pour moi, par exemple. D’ailleurs, j’étais moi aussi à Ielabouga, et j’ai également écrit des poèmes sur ce thème. Le suicide de cette grande femme est notre plaie commune, qui n’a pas encore cicatrisé. Et Chostakovitch nous aide, d’une certaine manière, à comprendre et à surmonter cette tragédie.
« L’humanité prend de plus en plus conscience de ce qu’a écrit Chostakovitch »
ICMA : Chostakovitch n’a pas achevé cette composition. À votre avis, pourquoi ?
AK : C’est une musique puissante. Chostakovitch semble avoir interrompu la composition à son apogée. Je pense qu’il ne l’a pas simplement laissée inachevée, mais qu’il l’a mise de côté pendant un certain temps, car il souhaitait apparemment en faire une œuvre d’une ampleur surprenante. Il n’en a pas eu le temps.
ICMA : Au cours des quinze dernières années, voire des vingt dernières années, le monde de la musique a connu une véritable renaissance de Chostakovitch. Cela concerne tant le nombre d’interprétations que le niveau de compréhension de sa musique. Je pense que la raison objective de ce phénomène tient au travail remarquable d’institutions telles que la maison d’édition et la fondation DSCH à Moscou, toujours dirigées par la veuve du compositeur, Irina Antonovna Chostakovitch [ndlr : qui préside également l’Association Internationale Dimitri Chostakovitch de Paris], ainsi que le Festival Chostakovitch de Gorisch. C’est d’ailleurs le festival de Gorisch et son directeur artistique, Tobias Niederschlag, qui ont été à l’origine de la sortie du CD « Shostakovich discoveries ». Mais n’existerait-il pas également une autre raison, liée à l’air du temps. Qu’en pensez-vous ?
AK : Il me semble que l’humanité prend de plus en plus conscience de ce qu’a écrit Chostakovitch. Sans ses symphonies, sans sa présence même, il est impossible d’imaginer la vie musicale mondiale d’aujourd’hui. Chostakovitch nous parle de notre époque. Et ce n’est que maintenant que les conditions nécessaires à la compréhension de sa musique, à une compréhension complète de son œuvre, ont mûri.
Il est intéressant de noter que ce processus ne se limite pas à un seul pays. Partout dans le monde, la situation semble s’être clarifiée. L’une de mes premières professeures de piano, Natalya Yurievna Samovich, a émigré à Stuttgart à la fin des années 1990. Elle m’a raconté quelque chose d’intéressant : lorsqu’elle était étudiante, elle assistait, comme tout le monde, à toutes les créations de Chostakovitch, et cette musique lui tenait particulièrement à cœur. « Bien sûr, on pouvait en percevoir l’ampleur, on sentait que c’était de la grande musique », dit-elle. « Mais j’ai finalement commencé à tout comprendre dans cette musique lorsque je me suis retrouvée ici, à Stuttgart, et que j’ai commencé à écouter les disques ; soudain, tout m’est apparu clairement. J’ai commencé à voir et à entendre tout ce dont il parlait. » Et je suis tout à fait d’accord avec elle : il me semble qu’il y a eu une sorte d’accumulation d’expérience d’écoute collective.

ICMA : La musique de Bach a occupé une place centrale dans votre répertoire ces dernières années. On a beaucoup parlé et écrit sur le lien entre Chostakovitch et Bach, ainsi que sur l’attitude de Chostakovitch envers Bach. Comment, pour ainsi dire, ressentez-vous ces compositeurs de l’intérieur ?
AK : En travaillant avec Bach, en m’immergeant en lui, une réflexion intéressante m’est venue à l’esprit : en réalité, l’ambition compositionnelle de Bach est si colossale que même ses références évangéliques et ses chorals ne constituent qu’un contexte. Il est obsédé par l’idée de créer son propre univers musical ; c’est là son but ultime. Et il vous enrôle en quelque sorte, et à un moment donné, vous réalisez que vous êtes « enrôlé » dans son immense jeu. Bien sûr, sans perdre de vue l’aspect spirituel et de prière. Et il me semble que Chostakovitch l’a compris et a structurellement accordé la primauté à Bach en matière de création d’un univers musical. Chostakovitch semble s’orienter vers Bach, mais lui accorde consciemment la primauté.
« Dostoïevski disait que « la beauté sauvera le monde ». Il faut y croire et faire son travail »
ICMA : Comment vous percevez-vous en tant que personne et en tant que musicien ? Est-il encore possible aujourd’hui de se sentir « citoyen du monde » ?
AK : La Covid nous a appris, à nous les artistes, à être reconnaissants pour chaque concert. Notre métier s’apparente à celui d’un comédien : on s’imprègne du compositeur, de la composition, de ce qu’on en comprend. En réalité, on reste toute sa vie ce qu’on était à vingt ans. Quand j’avais vingt ans, le monde avançait vers l’unité. Puis quelque chose s’est brisé. J’espère que cela reste historiquement réversible. Après tout, Dostoïevski disait que « la beauté sauvera le monde ». Il faut y croire et faire son travail.
* Expliquons ce qu’est le « Clou de Ielabouga » : en août 1941, la grande poétesse russe Marina Tsvétaïéva se suicide. Elle s’est pendue à une corde attachée à un clou dans la ville de Ielabouga. Ce geste était le signe de son désespoir après avoir échoué à se faire une place en Russie soviétique à son retour d’exil. Ainsi, le « Clou de Ielabouga » est devenu le symbole de l’échec d’un artiste face à la violence d’État. C’est précisément ce symbole que le poète Evgueni Evtouchenko a repris lors du bref dégel des années 1960.













