Les Fauré fluides, radieux ou épurés, de Kerson Leong et Jonathan Fournel
Leur croisement, voici une dizaine d’années à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth et leurs récitals partagés depuis, laissaient présager de belles affinités entre Jonathan Fournel et Kerson Leong. Ce premier jalon discographique du duo consacré à Gabriel Fauré en est l’éclatante confirmation.
Quarante ans séparent la rédaction des deux sonates pour violon et piano de Gabriel Fauré : la Sonate n° 1 en la majeur op. 13 (1875), contemporaine des fiançailles rompues avec Marianne Viardot, devance de dix ans celle de Franck écrite d’ailleurs dans la même tonalité, une œuvre spontanée et poétique, d’un pressentiment quasi proustien et refusée par bien des éditeurs à l’époque au vu de ses audaces textuelles et harmoniques. La plus austère et peu fréquentée Sonate n° 2 en mi mineur op. 108, née aux heures les plus sombres de la Grande Guerre, est dédiée à la reine Elisabeth de Belgique : à la houle du premier mouvement répondent la nostalgique piété de l’andante et la grisaille un rien résignée du final menant à une monumentale coda où les jalons thématiques du premier mouvement réapparaissent soudainement dans leur souveraine majesté.
« Poulains » tous deux de l’écurie Alpha Classics, Kerson Leong et Jonathan Fournel ont choisi de partager ce programme au vu d’une passion et d’une curiosité communes pour Gabriel Fauré. Dès les premières mesures de l’Opus 13, l’accord est parfait : à la sonorité pulpeuse du violon, à sa magnifique tenue d’archet et à l’élégance fluide de son phrasé répond la probité absolue, l’efficience dialogique, et l’aération souveraine du jeu (malgré une prise de son un rien réverbérée) d’un Jonathan Fournel, chambriste d’une sensibilité patentée. Dès l’allegro molto, le tandem témoigne de cet équilibre radieux, de cette générosité confiante, de cette complicité généreuse dans l’élan et la cambrure de la phrase. L’andante laisse se déployer dans sa sophistication expressive une complicité fusionnelle et souveraine. C’est toutefois dans le scherzo allegro vivo que s’imprime la touche poétique la plus fine : un vif-argent magnifiquement articulé, rehaussé par ce minuscule effet d’étincelle du violoniste — un léger appui d’archet sur la dernière note des gruppetti qui fait scintiller le timbre. Le finale, enfin, s’épanouit dans un climat serein et éminemment solaire, celui d’un bonheur sans nuage du jeune Fauré.
Aborder le Fauré tardif, et en particulier cette Seconde Sonate plus hermétique, exige ascèse et renoncement à tout pathos facile. Là où la tradition française d’il y a un demi-siècle incarnée avec ferveur par le jeune Augustin Dumay (mentor de Leong à la Chapelle) et un Jean-Philippe Collard (Warner, 1979) brillant mais moins ductile, appuyait ses effets dans le poids de la corde et l’angularité du clavier, Leong et Fournel choisissent la voie du souffle épique et de la conjonction parfaite des intentions, nuances et phrasés, dans le plus grand respect de la partition.
Évitant tout autant le piège d’une rigueur trop verticale, un rien « droite » et amidonnée — à l’instar de la presque trop impeccable version d’Isabelle Faust en compagnie de Florent Boffard (Harmonia Mundi, 2002, collection « Musique d’abord »), le présent duo noue une filiation oblique avec la clarté aristocratique et la lumière argentée d’un Arthur Grumiaux (Philips/Decca, 1979). L’archet de Kerson Leong et la tenue unie de Jonathan Fournel n’exacerbent jamais inutilement la tension : par leur ampleur de vue, ils élargissent leur vision vers un horizon chimérique, tant au gré de la tempête marine de l’allegro non troppo initial que dans un suffocant andante central d’une pureté cristalline retenue, ou encore au long d’un finale longtemps incertain menant à sa mystérieuse apothéose. Mais là où l’enregistrement du violoniste belge péchait par une balance d’enregistrement très discutable, renvoyant le piano de Paul Crossley dans des limbes ouatées, l’équilibre sonore est ici souverain pour l’établissement d’un dialogue d’égal à égal, aussi pulpeux qu’éloquent.
Si, au temps du microsillon, le couplage de ces deux sonates apparaissait comme nécessaire et suffisant, le minutage du disque compact impose désormais de compléter le programme. Là où certains osent le rapprochement avec la Sonate de Franck (à l’instar de Tedi Papavrami et Nelson Goerner, parus également chez Alpha) ou choisissent, comme Isabelle Faust ou Augustin Dumay, l’intégrale des pièces brèves fauréennes augmentée du morceau de lecture à vue composé pour le Conservatoire de Paris, nos interprètes opèrent un tri d’une grande intelligence.
De ce dernier panel, Kerson Leong et Jonathan Fournel ne retiennent, en guise d’intermèdes entre les deux sonates, que la superbe et juvénile Berceuse opus 16, à juste titre célèbre, mais remettent surtout en lumière la transcription par le compositeur lui-même du délicat et énamouré nocturne so british extrait de la musique de scène pour le Shylock opus 57 de Shakespeare.
Les deux musiciens se sont aussi visiblement fait plaisir au gré de quelques autres transcriptions habilement choisies : la volubile Fileuse extraite de la musique de scène pour Pelléas et Mélisande opus 80 dans le brillant arrangement de Leopold Auer, mais aussi plusieurs mélodies adaptées avec art — le célébrissime Clair de lune d’après Verlaine (dans l’ajustement d’Albert Périlhou, qui redistribue subtilement les lignes entre violon et clavier) ou le pudique Soir op. 83 n° 2 (dans la version d’Albert Stoessel). Plus remarquable encore : le violoniste canadien y va de ses propres transcriptions de deux « tubes » absolus du répertoire fauréen : Les Berceaux opus 23 n° 1 et Après un rêve opus 7 n°1. Deux réussites totales, portées par un sens de l’économie, une sobriété de moyen et une proximité rhétorique absolue avec les intentions du texte littéraire original.
Mais c’est avant tout par la hauteur de leur vision, leur complicité d’une élégance sans fard et un équilibre musical magnifiée par une captation quasi-idéale souverain que Kerson Leong et Jonathan Fournel signent ici un très grand disque, avec, sans l’ombre d’un doute, la nouvelle référence moderne du couplage des deux sonates de Gabriel Fauré.













