Avec Anna Netrebko, un Nabucco atomique venu directement de Vérone
Menée par Anna Netrebko, une très belle distribution musicale au sein d’une spectaculaire mise en scène. Avec Stefano Poda, Vérone montre que l’Arène peut encore se renouveler.
Étrange production que ce spectacle donné à l’Arène de Vérone de 2025, dans lequel il n’était peut-être pas facile, une fois encore, de reconnaître les factions en présence. Faisant fi des contextes politiques du conflit entre Babyloniens et Israéliens, le metteur en scène Stefano Boda fait le choix plus symbolique de représenter « un champ de tension entre deux pôles opposés qui, s’affrontent d’abord avant de se réconcilier ». Prenant comme idée de départ la métaphore de l’interaction entre particules atomiques, dont la fission peut provoquer la destruction totale, il fonde sa mise en scène sur la présence de deux grandes sphères symbolisant rationalité et spiritualité, progrès et foi. L’opéra se voit ainsi transposé dans un univers visuel futuriste et postmoderne, fait de remarquables effets lumineux et d’incroyables costumes sortis tout droit de l’univers intergalactique de la science-fiction. À mi-chemin entre Dune et Star Wars, les interprètes évoluent dans une somptueuse chorégraphie installée dans un décor fait de deux sphères évoquant des noyaux atomiques parcourus par des trajectoires en rotation. L’explosion atomique survient au final du deuxième acte, lorsque Nabucco se proclame Dieu, et les deux pôles finissent par se réconcilier au quatrième, la réunification de l’atome divisé incarnant un espoir pour l’avenir. On imagine, en live et dans le décor naturel de l’Arène, la beauté intrinsèque de telles images, tout en se demandant comment le spectateur aura pu relier l’intrigue de l’opéra à la débauche visuelle se déroulant sous ses yeux ; ce sont des centaines de choristes, danseurs et figurants qui évoluent sur le plateau. Nul doute que la réalisation filmique de Tiziano Mancini, par ses gros plans et multiples angles de vision, aura considérablement contribué pour le Blu-Ray à extraire les personnages de la masse et surtout à structurer les grands mouvements de foule pas toujours de la plus grande lisibilité. L’utilisation de drones survolant l’Arène et la ville de Vérone permet par ailleurs, à l’écran, la visualisation d’images à la beauté stupéfiante.
Le niveau musical et vocal de l’ensemble est de haute tenue, ce qui n’a pas toujours été le cas à Vérone pour les représentations de Nabucco, l’un des opéras le plus fréquemment donnés dans l’Arène. Si la mise en scène ne permet pas vraiment d’entrer dans la psychologie des personnages, les émotions de ces derniers sont remarquablement traduites par les chanteurs présents sur le plateau. Amartuvshin Enkhbat, notamment, émeut dans le rôle-titre par la beauté naturelle de son instrument et par la sincérité de son incarnation. Dans le rôle crucifiant d’Abigaille, Anna Netrebko épate par la maestria avec laquelle elle gère les grands écarts vocaux de son personnage, mais aussi par la beauté immatérielle de ses pianissimi et de sa mezza voce. Tout au plus pourra-t-on regretter que les vocalises aient désormais tendance à être quelque peu savonnées. Imposant par sa stature physique, la basse Christian Van Horn chante Zaccaria avec dignité et noblesse, délivrant de très beaux moments grâce à une ligne de chant sobre et châtiée. Belles prestations également de la part Francesca di Sauro en Fenena, et de Galeano Salas en Ismaele.
Que serait Nabucco sans le chœur ! Intelligemment déployés dans l’Arène, les choristes contribuent à la beauté générale de l’ensemble, évitant de faire de « Va pensiero » le tube de la soirée, le chœur emblématique se fondant parfaitement dans le contexte général. À la baguette, Pinchas Steinberg insuffle vie et fougue à un opéra qui, en dépit d’indéniables faiblesses, annonce déjà les grands ouvrages verdiens à venir. Une captation qui montre qu’avec les moyens modernes dont nous disposons aujourd’hui il est possible de réussir une mise en scène, certes à grand spectacle, dans l’espace toujours aussi improbable de l’Arène de Vérone.









