Gabriel Kahane et Roomful of Teeth à la Cité de la musique
Ce concert inclus dans un week-end consacré aux ensembles vocaux élargit le spectre de la musique dite contemporaine en donnant à entendre des compositeurs qui se nourrissent aussi de folk, de rock et de théâtre. De retour de Strasbourg et son Festival Musica, Gabriel Kahane et les excellents Roomful of Teeth sont de nouveau dans la ville lumière, avec laquelle ils semblent vivre une véritable love affair !

Un souffle doux d’été indien baigne la scène de la Salle des concerts de la Cité de la musique à Paris par cette troisième soirée d’automne. Gabriel Kahane, seul, puis en compagnie de des chanteurs de Roomful of Teeth, apparemment très décontractés et habillés comme à la ville – jean, chemise ou veste de couleur, tennis… – ont ce petit plus décalé qui enchante. Le nom du groupe, qui est aussi celui du concert, littéralement « Salle pleine de dents », n’annonce-t-il pas déjà la couleur ? Après quelques mots en français puis en anglais pour dire son bonheur d’être là, Gabriel Kahane (né en 1981) s’installe au piano pour interpréter trois chansons : Baedeker (2016), Model Trains (2016), To be American (2020). Toutes racontent une histoire, respectivement : une plongée nostalgique aux temps des guides de voyage Baedeker, dont le format de poche, les cartes, les illustrations, le classement par étoiles… leur assurèrent le succès ; la mélancolique histoire d’un père de famille passionné de trains électriques miniature et qu’on finit par interner en hôpital psychiatrique ; le portrait désenchanté de l’Amérique actuelle. Il faut dire que Kahane est autant un écrivain qu’un musicien et qu’il est très à l’aise dans le songwriting, lequel mêle la narration parlée, les motifs mélodiques et ici un contenu très sensible. Il enchaîne les deux premiers morceaux avant de marquer une pause et d’expliquer qu’ils sont le fruit de sa traversée en train des États-Unis après la première élection du président américain actuel. Il avait alors recueilli les témoignages de personnes croisées et les avait consignés dans son Book of Travelers. Force est pour lui de constater qu’être américain (le troisième morceau) aujourd’hui est encore plus compliqué pour beaucoup de gens. Tel Elton John, Kahane, à la voix légère de ténor, s’envole dans les aigus et multiplie les moments suspendus. On sent un public très attentif.
Les Roomful of Teeth sont huit ce soir, à parité hommes/femmes (Cameron Beauchamp, Eliza Bagg, Steven Bradshaw, Esteli Gomez, Virginia Kelsey, Sophie Michaux, Thann Scoggin, Holcombe Waller). Cameron Beauchamp, leur directeur, égaie la salle par quelques mots d’introduction, puis le groupe se lance dans une pièce écrite pour lui et qui figure sur l’album Rough Magic (2023) : les impressionnants Bits torn from words (2019-2022) de Peter S. Shin (né en 1991). Sans l’explication du programme, on aurait du mal à comprendre que, même si le titre est assez éloquent, ces « Morceaux arrachés aux mots » traduisent en musique les six phases de l’évolution du trouble anxieux généralisé ou TAG, dont souffre le compositeur. C’est une véritable transfiguration, un feu d’artifice où sont exploitées toutes les possibilités de la voix et du souffle, en solo ou en groupe ! Aucun pathos, mais une large exploration expressive et une grande exploitation de la résonance à partir d’éléments de l’art du récit chanté coréen appelé p’ansori, de hauteurs de sons qui frottent, du bourdon et ses harmoniques de ce qui rappelle le didgeridoo des aborigènes australiens ou encore de vibratos infinis sur des syllabes ou onomatopées. Le résultat est bluffant. Les Roomful of Teeth envoûtent l’auditoire par leur grande unité, leur puissance, leur sens de la dynamique et leur précision impeccable.

Gabriel Kahane se joint à eux pour la troisième et dernière séquence, Elevator Songs, qu’il leur a écrite en 2023 et qui a donné lieu à un disque paru en 2026. Comme l’explique le compositeur, il ne s’agit pas d’une série de onze chansons indépendantes, mais de la succession en un seul geste théâtral de tranches de vie de clients d’un hôtel, dont le fil conducteur est l’ascenseur, qui ne cesse de monter et descendre. Son arrivée à l’étage est plaisamment annoncée par le vibraphone. Ainsi est exposée une variété assez large de situations reflétant celle du monde. Il y est question d’agence de conseil spirituel, de deuil climatique, des sœurs de Saint-Vincent, de route de nuit, d’enfant émerveillé devenu un adulte désabusé ou encore de la rencontre d’un homme venu se détendre au jacuzzi du centre de fitness et d’un type défoncé lui proposant des filles. Autre trame, l’humour, qui tempère la banalité, la tristesse ou le tragique. Tour à tour, les neuf chanteurs défilent au devant de la scène et exposent les circonstances de leur passage dans l’établissement. Le chant est soutenu par la guitare ou le chant de Gabriel Kahane, le violon d’Eliza Bagg et le vibraphone (Thann Scoggin et parfois Steven Bradshaw). Un véritable bijou d’originalité, de poésie et d’existentialisme !
Roomful of Teeth régale son auditoire déjà conquis du premier mouvement – Allemande – de ce qui est devenu un air signature et un tube : la Partita for 8 Voices de Caroline Shaw, membre historique des Roomful. On pourrait parler de patchwork foutraque et à la fois très bien structuré, où se télescopent différentes traditions musicales, classiques ou non, aussi bien que des répétitions textuelles obsédantes à la Gertrude Stein. À la fin, les auditeurs aussi manifestent leur joie… et continuent à chantonner dans les espaces vers la sortie.












